sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Mariage contre nature

Yukiko MOTOYA

Philippe Picquier

6,00
19 février 2021

Mariée depuis quatre ans, San n’a pas une vie conjugale épanouissante. À peine rentré du travail, son mari ne veut penser à rien, s’affale sur le canapé et s’abrutit devant des émissions de variétés. Occupée à ranger derrière lui et à faire la cuisine, San a parfois l’impression de se perdre dans ce mariage. Elle n’est plus un être à part mais un prolongement de son époux. D’ailleurs, il lui semble que sur les photos, leurs deux visages se ressemblent de plus en plus. Elle a beau confronter son point de vue avec famille et amis, elle ne trouve pas de solution pour redynamiser son couple. Et tandis qu’elle se pose des questions, jour après jour, les traits de son mari s’affaissent et il lui semble de moins en moins humain.

Qui n’a jamais rencontré un couple si bien assorti que l’homme et la femme semblent se ressembler physiquement ? Ils ont les mêmes idées, les mêmes passions, les mêmes goûts et envies. Quand l’un parle, l’autre finit sa phrase. Une telle harmonie peut faire rêver ou, au contraire, effrayer. Ne perd-on pas sa personnalité en se fondant ainsi dans l’autre ? Et l’autre n’est-il pas, au lieu d’un partenaire, une sangsue, un vampire ?
La vision de la vie de couple de Yukiko Motoya fait froid dans le dos. Son propos ne manque ni d’humour, ni de cynisme et égratigne au passage la société japonaise qui met la femme au cœur du foyer. Le mari travaille et fait bouillir la marmite. En échange, son épouse s’occupe du ménage et de la cuisine et surtout, ne le dérange pas avec des questions ou des discussions sérieuses.
Un roman contemporain, très japonais (mélange de réalité brute, de poésie et de fantastique). Ni déplaisant, ni formidable, bilan mitigé.

Shangaï fantômes sans concession

romans d'une ville

7 février 2021

Cinq nouvelles de cinq auteures chinoises publiées par les éditions Autrement dans la collection ‘’Romans d’une ville’’ et cette ville, c’est Shanghai, la cosmopolite.
Cinq nouvelles très différentes dans le style et la forme. La dernière, Ruelles, écrits par Anyi Wang, évoque les longtang, quartiers d’habitations typiques de Shanghai. Entre beauté et décrépitude, on y sent tout l’amour de l’auteure pour sa ville, mélange d’admiration pour son essor et de nostalgie pour ces ruelles vouées à disparaître.
Les quatre autres évoquent des shanghaïennes à différentes époques. D’une sugar baby qui a connu son heure de gloire dans les années 20 à une hôtesse de bar actuelle, en passant par une jeune fille amoureuse de son voisin d’en face ou une jeune adulte qui prend son envol au moment où s’achève la révolution culturelle, elles ont en commun la recherche d’un petit plus pour éclairer leur vie, un idéal à atteindre, un projet à réaliser.
Empreintes de nostalgie, ces nouvelles racontent une ville à part dans la Chine communiste et des instantanés de vie. On y ressent une certaine tristesse et l’immense solitude de ces femmes dont le rêve assumé ou inavoué est de trouver un mari et s’il est riche, c’est encore mieux. Intéressant mais déprimant.

Un jour nouveau
19,90
3 février 2021

Nina Gregory a été élevée dans l’idée qu’elle serait un jour à la tête de la Gregory Corporation, une chaîne d’hôtels de luxe fondée par son grand-père. Son père adoré, Joseph, lui a inculqué la recherche de l’excellence, la maîtrise des sentiments, l’attention à une réputation sans tache, l’idée d’un héritage à faire fructifier. Nina a donc grandi sous les flashs des paparazzi, toujours à l’affût de sa riche famille et elle a su très vite qu’elle devait soigner son image, sourire aux photographes, assumer les conséquences de ses actes et ne jamais baisser la garde. Une leçon qu’elle a appris très jeune puisqu’elle avait à peine huit ans lorsque sa mère est morte dans un accident de voiture et qu’elle a dû faire bonne figure malgré son immense chagrin. Aujourd’hui, à trente-deux ans, elle est en couple avec Tim, son meilleur ami, et elle rédige les discours d’un avocat candidat à la mairie de New York, le séduisant Rafaël O’Connor Ruiz. La seule ombre au tableau est la récidive du cancer de son père. Quand il meurt, sa vie bascule. Il lui faut renoncer à un métier qu’elle aime et assumer son héritage. Pourtant, elle découvre des secrets bien gardés concernant le couple que formaient ses parents ainsi que la gestion des hôtels. Son père n’était pas tout à fait l’homme parfait qu’elle imaginait et suivre ses directives lui pèse. Tim est-il l’homme de sa vie ou un choix dicté par la raison ? Osera-t-elle succomber aux sentiments qu’elle éprouve pour son patron ? Doit-elle suivre la voie toute tracée par son père ou faire ses propres choix ?

Une pointe de Mary Higgins Clark pour la société new yorkaise huppée où tout le monde est beau, riche et célèbre et un soupçon de la collection Harlequin pour la pauvre petite fille riche pleine d’interrogations qui va trouver l’amour, le vrai, celui qui met des papillons dans le ventre, celui qui enflamme le corps d’un simple regard de l’être aimé. Avec Tout cela, c’est peu de dire que les personnages manquent de profondeur…Et que dire des dialogues ? Niais semble l’adjectif idoine.
Un exemple étant plus efficace qu’un discours, voici un moment de pur bonheur littéraire :
« Priscilla avala une gorgée de sa boisson et grimaça.
-Je commande toujours un jus de carotte pour me donner bonne conscience mais, chaque fois que je commence à le boire, je me rappelle que ce n’est vraiment pas terrible.
Pour la première fois ce jour-là, Nina éclata de rire. Cette remarque illustrait pourquoi elle était restée proche de Priscilla pendant tant d’années. Son amie n’était pas du genre à prétendre aimer le jus de carotte si elle ne trouvait pas ça bon, et il y avait peu de gens dans son entourage capables d’une telle franchise ».
C’est vrai que dans cette situation critique, Priscilla fait preuve de beaucoup de sincérité et, disons-le, de courage ! Les gens qui n’aiment pas le jus de carotte sont-ils montrés du doigt à New York ? Au point que dans l’entourage mesquin de cette pauvre Nina personne n’ose l’avouer ?
Ça laisse pantois mais ça donne une idée de la teneur d’un roman superficiel et mièvre.
Un jour nouveau est à lire sur la plage quand on veut mettre ses neurones en vacances. Cela se lit sans effort, sans véritable déplaisir mais sans réel intérêt.

Le Lecteur de Jules Verne
1 février 2021

Andalousie, 1947.
La guerre d’Espagne s’est achevée dans le sang il y a déjà huit ans mais à Fuensante de Martos, petit village de la Sierra Sud de Jaén, elle n’est pas terminée. Les guérilleros républicains, réfugiés dans la montagne, continuent le combat, tandis qu’au village, leurs mères, leurs femmes, leurs enfants sont continuellement harcelés par la Garde civile. A neuf ans, Nino est le fils d’un garde civil et vit dans la maison-caserne du village. Nino et sa famille sont du bon côté de la loi mais quand, la nuit venue, il entend les cris des prisonniers torturés par les policiers, il ne peut s’empêcher de se poser des questions. Cela fait belle lurette qu’il ne croit plus les histoires de sa grande sœur Dulce qui lui raconte que le bruit des coups et les hurlements provient de la télévision de la caserne. Sa rencontre avec Pépé el Portugués va confirmer ses pires soupçons. L’homme vit seul dans un moulin abandonné, il ne se mêle de rien mais il sait tout sur tout. Avec lui, Nino découvre l’amitié, le plaisir des parties de pêche et les grandes conversations sur la course du monde. Pépé devient son modèle. C’est lui aussi qui l’introduit auprès des femmes de la ferme des Rubio, toutes mères, filles, femmes ou veuves de rouges. Il va admirer leur courage, leur rage de vivre et oublier les horreurs du monde qui l’entoure dans les romans de Jules Verne qui lui prête doña Elena. Grâce à ces héros de papier, Nino se fait ses propres idées et se forge la conviction que jamais il ne sera garde civil.

Almudena Grandes continue son cycle ‘’Episodes d’une guerre interminable’’ mais cette fois du côté des vainqueurs.
Mais sont-ils réellement des vainqueurs ces gardes civils au salaire misérable, obligés d’obéir aux ordres, de procéder à des arrestations arbitraires, de torturer, de risquer leur vie dans la montagne et d’appliquer la ‘’loi des fuyards’’ qui consistait à laisser partir un prisonnier pour le tuer d’une balle dans le dos en prétextant une tentative d’évasion. Pourtant, dans ce petit village andalou, les gardes civils sont de braves hommes, bons pères et bons maris quand ils s’installent le soir, à la table de la cuisine, avec sur les épaules le poids des exactions commises au nom des lois iniques promulguées par Franco.
Almudena Grandes nous prouve encore une fois que rien n’est tout noir ou tout blanc, qu’il y avait des traîtres chez les Républicains, des Rouges chez les gardes civils, que derrière la paix retrouvée se cachait une guerre larvée. Elle raconte un pays gangréné par le fascisme, la violence, la loi du plus fort, l’ambiance délétère de l’Espagne franquiste où les vainqueurs se pavanent sur les corps de leurs ennemis réduits à rien.
Roman d’apprentissage, Le lecteur de Jules Verne a le souffle des romans d’aventures dont le petit Nino admire les héros. On y croise des femmes au caractère bien trempé, des hommes lâches ou courageux, des femmes loyales, des hommes fidèles, des hommes héroïques devenus légendaires, de braves qui font ce qu’ils peuvent pour survivre à tout ça et le petit Nino qui cherche la vérité, la justice et qui va apprendre à faire ses propres choix.
Avec cette série, Almudena Grandes a entrepris un immense travail de mémoire, ambitieux et nécessaire. Ce deuxième volet raconte les premières années de la dictature à travers le regard d’un enfant vif et attachant qui expérimente le courage, la lâcheté, les semi-vérités, les mensonges nécessaires, la fidélité à un idéal. De la belle ouvrage, comme d’habitude.

Les mensonges du Sewol, Roman
30 janvier 2021

Le 16 avril 2014, Le Sewol, ferry reliant Incheon à l’île de Jeju, sombre quelques heures après avoir quitté le port. À son bord, 476 passagers, dont 325 sont des lycéens de la ville de Ansan. Dès l’annonce du naufrage, des pêcheurs, des bateaux commerciaux, la marine nationale et les garde-côtes se rendent sur place et sauvent 172 passagers. Car sur le bateau, ordre a été donné aux lycéens de rester dans leur cabine. Les canots de sauvetage n’ont pas été mis à l’eau. L’équipage n’a pas su gérer la crise. Pour les parents, l’espoir demeure de retrouver leurs enfants vivants, protégés par le système de cloisonnement du bateau et les possibles poches d’air. Mais aucune décision n’est prise pour des recherches sous-marines. Le gouvernement annonce la présence de cinq cents plongeurs sur les lieux mais il n’en est rien. Quand, trois jours après le drame, une équipe réduite de plongeurs privés commencent les recherches dans des conditions périlleuses, ils savent tous qu’ils sont là pour remonter les corps sans vie des lycéens d’Ansan.
La catastrophe provoque une onde de choc en Corée du sud. Comment un tel drame a-t-il pu se produire ? Qui est responsable ? L’armateur qui n’a pas respecté les capacités de chargement du ferry ? Le capitaine qui a commis une erreur de navigation ?
Mais des questions se posent aussi sur le sauvetage. Pourquoi la Corée a-t-elle refusé l’aide internationale ? Pourquoi les secours officiels n’ont-ils pas été mobilisés immédiatement ? Pourquoi l’équipage a-t-il demandé aux passagers de ne pas quitter leurs cabines ?
Autant d’interrogations sans réponses ou plutôt une multitude de réponses qui ont mis à jour un système de corruption, d’impréparation, d’incompétence…

Comme tous ses concitoyens, l’écrivain Tak-Hwan Kim a été profondément touché par ce drame. Et il a lui aussi cherché des réponses, en interrogeant les parents des victimes, les avocats, les journalistes, mais aussi les citoyens lambda parfois exaspérés par les manifestations de colère des parents endeuillés. Et, surtout, il s’est intéressé au sort des plongeurs envoyés sur les lieux pour remonter les cadavres.
Son ‘’roman vrai’’ prend la forme d’une longue lettre adressée à un juge d’instruction par un plongeur pour disculper un collègue et ami accusé d’homicide involontaire, suite au décès accidentel d’un plongeur surmené et surexploité. Ce plongeur, renommé Na Kyong-su, livre dans un touchant plaidoyer sa version d’une opération qui n’avait plus rien d’un sauvetage. Contrairement aux déclarations de l’Etat qui estimaient leur nombre à plus de cinq-cents, ils étaient huit. Huit volontaires qui ont plongé jour et nuit, sans respect des temps de repos, dans des conditions périlleuses aggravées par la profondeur du site, les vifs courants marins, l’obscurité et les pièges d’un bateau sens dessus dessous. Accusés de vénalité, ils ont non seulement mis leur vie en danger, mais aussi leur équilibre psychologique en côtoyant ces cadavres d’enfants, cette jeunesse sacrifiée. Et s’ils ont eu le sentiment du devoir accompli et la reconnaissance de parents soulagés de pouvoir enterrer leurs enfants, ils ont été abandonnés par l’Etat. Plonger en eau profonde n’est pas sans conséquence pour la santé et aucun ne s’en est sorti sans d’importantes séquelles. Les soins, longs et coûteux, n’ont été pris en charge que durant cinq mois. Démunis, amoindris physiquement, détruits psychologiquement, ils ont été sacrifiés sur l’autel de l’économie, de la loi et de l’envie des gouvernants d’oublier le naufrage et ses conséquences.
Avec Les mensonges du Sewol, Tak-Hwan Kim signe un roman coup de poing, émouvant et révoltant. Au-delà du drame, il raconte les failles d’un pouvoir qui n’a pas su prendre soin de ses enfants. La catastrophe a mis en lumière des défaillances, des collusions entre politique et industrie et a contribué à déstabiliser une présidence déjà mise à mal par des accusations de corruption et d’autoritarisme. C’est dans les moments de crise qu’on juge un gouvernement et celui de Geun-hye Park n’a pas été à la hauteur, ni sur le moment, ni pour gérer l’après.
Un livre nécessaire, pour les Coréens, mais aussi pour le monde car nul n’est à l’abri d’un tel évènement, imprévu mais évitable.

Un grand merci aux éditions de l’Asiathèque et à Pascaline Siméon pour cette lecture éprouvante et essentielle.