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Lettre à G.

Christophe FOUREL
Le bord de l'eau
14 euros

Peu avant sa mort, André Gorz avait demandé à Christophe Fourel d’être son exécuteur testamentaire, celui-ci en raconte les circonstances. Dix ans après, et au-delà de la mort de Gorz, Fourel lui adresse une longue et émouvante lettre, dans laquelle il lui dit sa reconnaissance et les résonances nombreuses qu’a désormais sa pensée. Il raconte aussi, et avec la pudeur requise, le projet de suicide (datant de 32 ans) à deux avec Dorine sa compagne de toute une vie, geste ultime en 2007 et inscrit à tout jamais dans Lettre à D. histoire d’un amour. On ne dira jamais assez la puissance de la pensée politique de Gorz qui se situe bien au-delà de tout clivage idéologique, dans celle des grands devanciers et réfractaires, la très grande dignité de son existence, lui qui fit de sa vie un long retrait. Il faut lire et relire Gorz Le traître et la magnifique préface de Sartre, Misère du présent et Lettre à D. la plus belle lettre d’amour qui soit. Fourel a retrouvé dans les écrits de Gorz déposé à l’Imec un texte de celui-ci daté de 1975 adressé à Dorine, « Cette chose que j’écris sera la dernière. Je n’en viendrai peut-être pas à bout. Quand tu n’en pourras plus, j’en ferai un paquet et je le porterai à la poste avec quelques lettres. Ensuite je me coucherai auprès de toi, tu te coucheras auprès de moi, comme nous avons fait depuis vingt-huit ans. Mais ce sera pour ne plus nous réveiller. C’est mieux ainsi. Je t’aime ».

Ce livre intime, qui honore Gorz, prend place dans l’excellente collection Bibliothèque du Mauss et s’intègre à l’indispensable Manifeste convivialiste dont l’auteur est un des signataires.

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Où atterrir ?

Bruno LATOUR
La Découverte
12 euros

C’est à une sorte de retour de la terre – et non pas à un retour à la terre – auquel nous invite le philosophe Bruno Latour dans son dernier et percutant petit livre. Prétendant que l’on ne comprend rien aux positions politiques depuis 50 ans si l’on ne donne pas une place centrale à la question du climat et à sa dénégation, il pousse son raisonnement assez loin. L’explosion des inégalités, l’étendue des dérégulations, la critique de la mondialisation et surtout le désir panique et enfantin de revenir aux anciennes protections de l’État national ne sont intelligibles qu’à condition de les passer au tamis de la problématique du climat.
Ainsi propose-t-il une sorte de carte des positions que nous impose ce postulat nouveau, après avoir auparavant défini trois moments charnières de l’histoire de ces opérations : celui du Brexit, celui, évidemment, de l’élection de Trump et celui des migrations. Latour, dépassant Marx par sa droite, enfonce un coin dans l’édifice séculaire de la lutte des classes conseillant de se méfier des définitions de la matière, du système de production et aussi des repères dans l’espace et dans le temps qui ont servi à définir les classes sociales. Et le philosophe des sciences qu’il est rappelle que les sciences sont essentielles pour arpenter le Terrestre, ne sont-elles pas devenues la cible préférée des « climato-négationnistes ». Sa conclusion ouverte invite à s'attacher à un sol d’une part et à le mondialiser de l’autre car « le sol permet de s’attacher, le monde de se détacher ». Et là où Latour nous invite à atterrir, c’est l’Europe…

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Le champignon de la fin du monde

Anna LOWENHAUPT TSING
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Philippe Bignarre
Les Empêcheurs de penser en rond / La Découverte
23,50 euros

Quiconque est allé aux champignons – il en est de même de la chasse aux escargots et des cueillettes de baies, même geste ancestral des chasseurs-cueilleurs depuis plusieurs millénaires – sait à quel point se joue là aussi quelque chose de l’enfance permanente qui courrait de la recherche des chocolats à Pâques à la chasse au trésor. Marcher, se pencher pour chercher et rêver de voir poindre le miracle sous les feuilles, les fleurs ou la mousse.

Disparu du Japon où il est vénéré, réapparu aux Etats-Unis dans les forêts de l'Oregon, la vie hors de contrôle du matsutake est un don mais plus encore qu’un autre champignon – on pourrait le rapprocher de la truffe mais sa ligne de fuite va plus loin que notre champignon national – il a ceci de particulier de permettre aux arbres hôtes de vivre sur des sols pauvres, sans humus fertile, en échange, il se nourrit de ces arbres. D’où l’impossibilité de sa culture humaine et son étrange particularité de survivre aux dégâts du capitalisme et aux désastres écologiques.

Symbole d’une résurgence dans les trous noirs de la World Company, il fabrique des lignes de fuite, des rhizomes, des agencements ouverts quasi deleuziens. C’est bien dans l’esprit de l’auteur de Mille plateaux qu'Anna Lowenhaupt Tsing, passionnante anthropologue américaine, nous donne à lire ce très bel et revigorant essai, fait de courts chapitres solidaires à l’instar de ces troupes de champignons surgissant après la pluie. Non sans humour et à rebrousse-poil, le matsutake et ses cueilleurs – quelle magnifique galerie de portraits ! –  en sont la métaphore, nul besoin d’énoncés révolutionnaires, la liberté se paye chère pour les hommes libres. Champignons et précaires sont unis, la World company peut se faire des soucis.

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La petite ville

Eric CHAUVIER
Editions Amsterdam
10 euros

Anthropologue, sociologue, Eric Chauvier creuse depuis 20 ans son sillon, celui de la déconstruction de notre imaginaire social et de notre habitat. Dans une langue toujours claire et pertinente, sans jargon, il poursuit inlassablement ses recherches et de plus en plus, en s’approchant de ses origines. Cette petite ville, c’est Saint-Yrieix-la-Perche en Haute Vienne, qui l'a vu grandir jusqu’à ses 20 ans à la fin des années 80 et qu’il a vu changer. Il y retourne pour arpenter les rues et places de ce chef-lieu de canton en compagnie d’une amie de lycée, elle, restée sur place. A l’instar de Christophe Guilluy, c’est bien la "France périphérique" qu’il visite, en réactivant des souvenirs qu’il tient à distance comme il tient à distance et en respect cette Nathalie (superbe et discret portrait de femme en pointillé !) dont on lit les remarques entre guillemets.

Comme toujours chez Chauvier, tout est glaçant de vérité. Déjà dans Les nouvelles métamorphoses du désir, son précédent et magnifique livre, il revenait dans une petite ville pour mieux la confronter à la métropole (Bordeaux). Saint-Yrieix ressemble à des dizaines de petites villes de France et sans doute d’Europe, pas plus laide ni plus triste qu’une autre mais transie de solitude dans les confins de la mondialisation et du stade ultime du capitalisme. Chauvier en fait l’expérience, on ne se défait pas comme ça de la petite ville – comme de la géographie ou du corps social – elle se rappelle toujours à nous "sur le mode pathétique qui me l’a fait quitter en 1989 fuyant son étroitesse d’esprit et son conformisme. Mais tout s’éclaire d’une lumière nouvelle, la petite ville subsiste en moi comme une blessure rouverte".

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En mouvement : une vie

Oliver SACKS

traduit de l'anglais (Etats-unis) par Christian Cler

Points

11,50 euros

La sortie en poche de En mouvement : une vie donne l'occasion de se plonger dans le passionnant parcours d'Oliver Sacks. Neurologue, écrivain, il y narre avec une facilité déconcertante les étapes de sa vie : son enfance en Angleterre, ses études, ses voyages puis son départ aux Etats-Unis…

Il explique ses choix, ses errances et relate avec une humanité infinie les rencontres qui ont marqué sa vie. Médecin, fils de médecins, son fascinant rapport aux patients est au cœur de sa pratique. Parfois à contre-courant des usages de son époque, il détaille les combats qu'il a menés pour eux. Mais il raconte également ses drôles de passions pour la moto, pour l'haltérophilie et pour l'inconnu - et les risques souvent inconsidérés qu'il prend, jusqu'à en être meurtri.

Son récit plein d'humilité est source d'enseignements pour qui le lit.

Pour se nourrir encore plus de la voix d'Oliver Sacks, voici quelques pépites :

- Musicophilia, ou les bienfaits de la musique pour les patients (Points / 11,50 euros)

- L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau, des cas pratiques de consultation (Points / 8,80 euros)

- Gratitude, d'une lucidité immense sur les dernières années de sa vie (Points / 12 euros)

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Mélancolie de gauche

Enzo TRAVERSO

La Découverte

20 euros

Paradoxe du livre de Traverso, faire que la mélancolie inscrite dans l'histoire de tous les mouvements qui depuis deux siècles ont essayé de changer le monde, soit une force celle d'une tradition cachée. Bannie des discours officiels, cette mélancolie n'appartient pas finalement au récit canonique du communisme ou du socialisme, des forces soi-disant de progrès. Elle s'inscrit, c'est la thèse de Traverso, dans la tradition des défaites révolutionnaires, celle de Louise Michel après la Commune de Paris, de Rosa Luxemburg après la défaite du socialisme allemand, de Trotsky lors de son exil Mexicain, de Benjamin - dont l'ombre plane sur ce livre - se suicidant à Port Bou et enfin de Guevara dans les montagnes boliviennes. Jusqu'à 1989, les défaites avaient un gôut de gloire et de grandeur, depuis elles sont plutôt le résultat d'un deuil impossible qui est la définition même de la mélancolie. Péguy regrettait déjà ces défaites obscures. Traverso qui se méfie trop des lendemains qui chantent rarement, s'appuie sur Benjamin qui rejetait une mélancolie passive, fataliste, et appelle de ses voeux une mélancolie différente liée à la contemplation des ruines du passé. Ce livre crépusculaire et magnifique est celui d'un naufrage, à court terme il se peut que l'histoire soit écrite par les vainqueurs mais à long terme " les gains historiques de connaissance proviennent des vaincus". Benjamin l'avait présagé "même les morts ne seront pas en sécurité".

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Les années 10

Nathalie QUINTANE

La Fabrique éditions

13 euros

Auteure atypique à la plume acérée, Nathalie Quintane écrit en franc-tireur. Son engagement politique n'est plus à débattre, sa grande sincérité intellectuelle non plus. Elle nous plonge ici dans un féroce kaleidoscope social, composé de plusieurs chroniques à l'ironie corrosive et nous mettant face à la notion de "peuple" que ce soit au travers d'une visite de campagne de Marine Le Pen, de télé-réalité et de chips grasses, d'insurrection et même de santon ! Entre lucidité sans concession et coup de gueule drôlatique, un ouvrage qui résonne comme une bonne discussion avec une amie trop rare.

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