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La coupe du bois et La scierie

La coupe du bois de Carlo Cassola
traduit de l'italien par Philippe Jacottet
Sillage
9,50 euros

 

La scierie
présenté par Pierre Gripari
Héros-Limite
18 euros

 

« Le coteau herbu était humide de lumière. Comme si une main invisible y avait répandu un liquide précieux. Les ombres difformes de la cabane et des arbres épargnés par la hache étaient noires comme de l’encre. Sur la crête opposée, chaque arbre se détachait, à pouvoir les compter, au moins jusqu’en un point au-delà duquel, rapetissant, ils dessinaient une ligne continue. Tout en bas brillaient les méandres du Sellate. » Voici comment Cassola, dans ce roman contemporain du néo-réalisme italien, peint la montagne au milieu de laquelle se débattent les bûcherons et charbonniers de la coupe de bois dont il est question. Superbement traduit en 1963 par Philippe Jaccottet, les éditions Sillage ont l’heureuse idée d’en offrir de nouveau la lecture.

Cassola est un réaliste et comme l’auteur anonyme de La scierie, il  nous livre un livre de et sur le travail, celui pénible des bûcherons de haute montagne, dans La scierie celui des premières scieries pré-industrielles des années 50 en Sologne. Les deux récits sont courts, tendus, âpres et beaux. Ils disent les gestes du labeur, les silences des hommes et le ciel noir sans étoile. Mais l’âpre condition peut se draper de lumière quand le courage et l’amitié, celui qu’il faut pour travailler et celle qu’il faut pour partager, s’unissent.

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Portrait de Joseph Mitchell en Bartleby

L’homme aux portraits : une vie de Joseph Mitchell de Thomas Kunkel
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michel Cordillot
Editions du Sous-sol
26 euros

Le fond du port de Joseph Mitchell
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Lazare Bitoun
Editions du Sous-sol
22 euros

« Je suis une fantôme, tout a changé maintenant ». A l’époque où Joseph Mitchell prononce cette phrase, pas tout à fait vers la fin de sa vie, il n’écrit plus depuis trente ans. Alors qu’il se rend tous les jours à son bureau du New-Yorker. On l’entendait pourtant taper à la machine à longueur de journée. Dès 1964, ses récits journalistiques cessent de paraître. A l’instar de Bartleby, le personnage de Melville « he would prefer not to », il était devenu une sorte d’écrivain dans sa tête. Il avait pourtant composé depuis 1929, date à laquelle il s’installe à New-York, des dizaines de reportages qui firent l’admiration de ses confrères, et au-delà, d’écrivains tels que Paul Auster ou Martin Amis.

Marcheur éperdu qui n’aimait rien plus que se perdre, collectionneur de briques et de fourchettes à cornichons, botaniste des trottoirs, il laissa chez lui des centaines de bocaux remplis d’objets savamment ramassés et répertoriés au gré de ses promenades rêveuses. Son œuvre est immense et au-delà du pittoresque du personnage, ses articles n’ont d’équivalents nulle part et particulièrement en France sauf à convoquer chez nous Henri Calet, son contemporain. Comme l’auteur de La belle lurette, il ne s’intéresse qu’à des caractères qu’il choisit parmi ses multiples rencontres d’arpenteur. Un marin-pêcheur, une femme à barbe, un patron de restaurant, autant de vies qu’il se plaît à conserver comme dans un musée de cire. Et à des immeubles de Brooklyn ou du Bronx qu’il dévêt de leur façade comme pour mieux les décrire. C’est prodigieux d’humanité, comme l’homme qu’il était.

Les lecteurs français sont maintenant gâtés - il n’existait à ce jour que Le secret de Joe Gould. Nous ont été proposés en un an tour à tour Le merveilleux saloon de Mc Sorley, Street life, Le fond du port et une biographie du maître L’homme aux portraits. De quoi se faire une idée de Mitchell qui prétendait ne pas en avoir quand il écrivait.

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La grande vie

Jean-Pierre MARTINET
L'Arbre vengeur
9 euros

On la tient la bluette de l'été, le roman d'évasion, le livre de plage ! La grande vie de Jean-Pierre Martinet nous attendait car ce très court roman est tout cela à la fois. Martinet est mort en 1993 à l'âge de 49 ans dans l'oubli absolu - dans son excellente postface au livre, Eric Dussert évoque la courte traversée du désert qu'a été sa vie. Il a laissé moins de cinq romans et des nouvelles dont cette Grande vie publiée pour la première fois dans la revue Subjectif des éditions du Sagittaire, on ne dira jamais assez le rôle que jouèrent dans les années 70/80, les jeunes Sorin et Guégan avant de devenir les éditeurs et écrivains que l'on sait.

Adolphe Marlaud vit rue Froidevaux le long du cimetière du Montparnasse, il manque d'y mourir d'ennui ou de chagrin, travaille comme il peut quand il n'est pas malade mais il va voir sa vie être engloutie au sens propre du mot, sans crier gare, dans ce qui ressemble bien à une apothéose érotique, grotesque et quasi lyrique, chez Martinet "il n'y a pas de drame, ni de tragédie, il n'y a que du burlesque et de l'obscénité." On en rêve de la Grande vie mais Martinet a raison, il n'y pas de petite vie, ni de grande, il y a la vie tout court et on fait avec. Le livre est bleu comme la mer ou le ciel. On y rit mais jaune, on pleure mais sans les larmes et on y est étrangement attendri en permanence par cette langue pauvre et délicate, sensuelle et polie.

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Le suppléant

Fabrizion PUCCINELLI

traduit de l'italien par Marc LOGOZ

TUTA BLU

Héros-Limite

16 euros

Salué par Pasolini lors de sa publication en 1972 ( Il supplente) Le suppléant est de ces textes surgis de nulle part, comme on les aime tant.

Les excellentes éditions helvétiques Héros-limite  inaugurent leur collection Tuta blu- en hommage sans doute au beau livre éponyme de Tommaso di Ciaula- avec ce court récit de si belle tenue, inédit en France.

Un homme, jeune enseignant est envoyé en poste dans un petit village des montagnes Apennines. Il va y découvrir un temps suspendu, des vies engluées dans une sorte d'éternité et malgré tout une vraie douceur de vivre, dont on ne sait à quoi elle tient. Car c'est de vie dont il est question dans ce récit, ou journal, de vie simple, humble, discrète, celles des paysans, des bergers, des vieux près du feu, des enfants dans leur classe et celle de ce professeur.

On comprend vite à lire Pucinelli que rien ne va se passer, même si une sorte d' inquiétude guette, on sent bien la bascule du progrès toute proche dans ces années 60 italiennes mais comme le temps,  le monde est suspendu à on ne sait quelle hésitation, quel  doute, quel scrupule. C'est un récit plein de retenue, de discrétion et de partage. Des courtes phrases, des mots simples. La neige, la pluie, le froid âpre, le jour qui point. Au bout de la rue, la boulangerie du village  vient d'ouvrir.. De ces sensations élémentaires le doux, l'humide, le froid, la pénombre qui se fend, le chaud et les odeurs, Puccinelli et le traducteur Marc Logoz, parviennent sans crier gare à nous les faire partager.

Miracle du quotidien et de la littérature.

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Charles dégouté des beefsteaks

Pierre Girard

Arbre Vengeur

10 euros

Un banquier suisse déprimé qui préfère s'enfermer dans les sous-sol de sa banque à compter ses lingots, va sombrer dans une profonde dépression. 

Son appétit ​pour la viande rouge étant le baromètre de sa santé mentale et physique, on comprend mieux ce titre à la Boris Vian.  De cet abîme il va être sauvé par une sorte de Lolita qui n'est autre que sa nièce Poppée.

Comme toujours chez Pierre Girard, c'est irracontable, drôle, érotique et infiniment tendre. Ce roman ne dit rien de notre temps, et tant mieux. Pierre Girard était agent de change dans une Suisse toujours bien peignée, il est mort en  1956. Son œuvre pourrait sembler insignifiante, elle est essentielle, il faut la lire de toute urgence.

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Echappée

Agnès Dargent

Cheyne Editeur

16 euros

Pourquoi ce livre ne nous est il pas tombé dans les mains lors de sa première parution en 2000 ?
Cheyne, dont on connaît le soin particulier apporté à la confection des livres -ici composé en Médiéval corps 12 et imprimé sur un bouffant Munken, la couverture rouge vif rugueuse et creusée telle un paysage érodé - a l' heureuse idée de le rééditer dans une version plus courte donc plus dense.
A l'heure des bonus tracks, posface, préface, proposer à la lecture un texte plus court est audacieux et à propos.
Agnes Dargent est décédée en 2013, à 60 ans. Si j'en crois ses récits elle était une cycliste chevronnée, montant à l'aise le Col de Joux Plane, col 1er catégorie lors du Tour de France. Mais elle est surtout un écrivain remarquable à classer du côté des Réda, Chambaz, Fournel ; les écrivains poètes sur deux roues à rayon. Sa prose nous étourdit de bonheur et de sensation, devant un paysage dont le seul devoir semble " d'être gai, pour l'éternité" ou au moment d'étancher une grande soif à la terrasse d'un café. Il est beaucoup question de bistrots, de restaurants et des habitués des comptoirs de province, tout un peuple bariolé et attachant,sous le regard attendri d'une écrivain cycliste. On ne dira jamais assez le service que rend le vélo à l'humanité et à la littérature en l'occurence, à jeter sur le monde une onction tendre et mélancolique.

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Le nom de l'oiseau ne dit rien de son chant

Françoise Monnier

Confluences

9.50 euros

Un père omniprésent et bavard, une mère sans cesse désolée et silencieuse, quatre soeurs nées successivement en quatre ans, un frère plus jeune, une maison.
Une famille.
Comment échapper à la famille - s'échapper du récit familial qui malgré tout vous a construit ?
Comment faire en sorte que, sur cette édifice inexorable, on s'invente une vie et qu'on finisse par la comprendre, ce qui n'est pas rien ?
En appliquant sur cette histoire la grille de la psychanalyse, l'auteur qui se raconte ici, dénoue les noeuds, recolle les morceaux, éclaire l'obscur. C'est par la langue qu'elle y parvient, à distinguer de lalangue, néologisme inventé par Lacan*. Françoise Monnier qui s'est efforcée toute sa vie professionnelle  à travers son métier d'orthophoniste de faire parler les gens, fait parler sa propre histoire, sans jargon, dans une langue précise et claire. Elle le fait avec succès, puisque ce livre met un terme splendide à vingt cinq ans de cure.

* "Lalangue, ça fait rivière , rivière de retour par ce à quoi on tient à sa famille, c'est à dire par l'enfance"

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La bête en forme de loup

Joseph CHENERAILLE

Champ Vallon

13 euros

L'expérience d'enchaîner successivement deux lectures du même livre est exaltante.

Celle du livre cité ici le justifie amplement tant on sort déconcerté, fourbu, décontenancé d'un tel livre. La langue est riche, complexe, la syntaxe tordue, d'aucun dirait alambiquée. Mais le récit a plus que du charme, il enchante, il lorgne du côté de Claude Simon ou Pierre Bergounioux. Il y est question d'une ou deux familles, de trois ou quatre générations, de Jacques Portefaix combattant chevalier, de la bête du Gévaudan, d'Ambert et de la Tunisie, de morts, des maisons de l'enfance et de quelques photos dont deux ornent le livre. On est certain d'avoir à faire à un écrivain dont l'effacement serait la devise, la discrétion le crédo. Le plus singulier étant ici - n'est ce pas ce que l'on attend en premier d'une oeuvre? - de lire une sorte de langue étrangère dont Proust ( était ce bien lui ? ) prétendait que c'était la définition du style en littérature. Joseph Chéneraille a un nom de pseudonyme, on lit qu'il a publié un autre livre Le Grand ciel en 2012 chez les mêmes excellentes éditions Champ Vallon, allons vite voir de quoi il en retourne.

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Jardins en temps de guerre

Teodor CERIC

Actes Sud

16 euros

Jardinier de métier et poète par passion - on pourrait inverser les deux mentions tant elles conviennent à l'auteur - Teodor Ceric a voyagé pendant sept ans en Europe. De ces voyages et multiples emplois de jardinier, il a rapporté ces textes et croquis des jardins dans lesquels il a travaillé, privilégiant les jardins perdus,  mal peignés, voir hirsutes ou glabres comme celui de Samuel Beckett en Seine et Marne...

Chaque lieu est prétexte à une réflexion non pas sur l'art du jardin, dont l'auteur se contrefiche en soi, mais sur ce qu'il dit des hommes. Au sujet du sien de jardin il écrit « comme n'importe quel jardin, le mien ne fait que passer. Il disparaîtra comme tout ce qui a vécu... »

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Indiens en bleu de travail

Jaime DE ANGULO

Editions Héros-Limite

16 euros

Dédié à Blaise Cendrars, cette curiosité dénichée par les excellentes éditions genevoise Hors limite raconte les aventures incroyables de Jaime de Angulo, anthropologue, linguiste, aventurier, chez les derniers indiens de Californie dans les années 20 et 30. Il y est beaucoup question de médecine indienne, de guérison, de coyote et de poison. Indian in overalls (le titre en anglais) ne ressemble à rien et n'est ni fait ni à faire, dirait les mauvaises langues. Cependant il a le souffle et le ton des chefs d’œuvre cachés. Il est écrit et traduit dans une langue sauvage, savoureuse et rocailleuse, pleine de caillasse et de poussière du désert. Ces indiens, que l'auteur interviewe, agonisent et c'est tout un monde qui est malade avec eux. On pense à Antonin Artaud pour les incantations, à CG Jung pour la psychologie cosmique et aux poètes de la Beat Generation qu'il inspira. La vie de Aime de Angulo est une vie d'errance, d'inquiétude et de révolte. Il meurt en 1950 juste après la parution du livre.

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