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couverture du livre

Le suppléant

Fabrizion PUCCINELLI

traduit de l'italien par Marc LOGOZ

TUTA BLU

Héros-Limite

16 euros

Salué par Pasolini lors de sa publication en 1972 ( Il supplente) Le suppléant est de ces textes surgis de nulle part, comme on les aime tant.

Les excellentes éditions helvétiques Héros-limite  inaugurent leur collection Tuta blu- en hommage sans doute au beau livre éponyme de Tommaso di Ciaula- avec ce court récit de si belle tenue, inédit en France.

Un homme, jeune enseignant est envoyé en poste dans un petit village des montagnes Apennines. Il va y découvrir un temps suspendu, des vies engluées dans une sorte d'éternité et malgré tout une vraie douceur de vivre, dont on ne sait à quoi elle tient. Car c'est de vie dont il est question dans ce récit, ou journal, de vie simple, humble, discrète, celles des paysans, des bergers, des vieux près du feu, des enfants dans leur classe et celle de ce professeur.

On comprend vite à lire Pucinelli que rien ne va se passer, même si une sorte d' inquiétude guette, on sent bien la bascule du progrès toute proche dans ces années 60 italiennes mais comme le temps,  le monde est suspendu à on ne sait quelle hésitation, quel  doute, quel scrupule. C'est un récit plein de retenue, de discrétion et de partage. Des courtes phrases, des mots simples. La neige, la pluie, le froid âpre, le jour qui point. Au bout de la rue, la boulangerie du village  vient d'ouvrir.. De ces sensations élémentaires le doux, l'humide, le froid, la pénombre qui se fend, le chaud et les odeurs, Puccinelli et le traducteur Marc Logoz, parviennent sans crier gare à nous les faire partager.

Miracle du quotidien et de la littérature.

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couverture du livre

75

Anne-Louise MILNE

Gallimard

18 euros

Ce livre est la chronique vivante d'une rue de Paris ou plutôt l'histoire d'une petite rue du nord d'une grande ville du monde à l'air mondialisé.

A peine nommée - on finit par la trouver sur le vieux plan Ponchet - cette rue est en pleine "réhabilitation" comme on dit administrativement, la narratrice en voisine, y passe tous les jours, s'y intéresse et se laisse vite être happée par l'enchevêtrement de vies, d'anecdotes et de souvenirs.

Elle flâne, questionne, enquête, photographie et regarde avec stupeur un monde disparaître, "que c'est venu d'un coup cette disparition et qu'en même temps c'était très lent, comme si le jour baissait autour de nous." Mais cet effacement résonne encore du bruit du monde, du chantier de construction, et des paroles de ceux qui s'accrochent là à bien vouloir vivre parce qu'il le faut bien.

Le livre est inclassable, il s'en dégage quelque chose d'étonnant et de fragile car de la poussière et des gravats, du linge qui sèche, et du papier peint des immeubles éventrés c'est une insoupçonnable poésie qui apparaît urbaine et mouvante comme le monde.

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Plateau

Franck BOUYSSE

La Manufacture des livres

18.90 euros

Plateau c'est le plateau de Millevaches. Quelques fermes accrochées là, une caravane adossée à une maison, des individus taiseux mais terriblement humains, des secrets de famille enfouis et une nature sauvage omniprésente. On est chez les rednecks de Faulkner ou Steinbeck mais dans le haut Limousin.

L'intrigue importe peu finalement et elle emprunte peu au genre policier auquel on aurait tort de rattacher ce livre. Ce qui importe à l'auteur c'est dire les campagnes de nos jours, dépossédées, appauvries de ce qui les a porté du néolithique à nos jours.

Péguy dans les premières années du siècle passé - il meurt en 14 - prédisait que le grand drame du XX eme siècle naissant serait la fin de la paysannerie. Nous y sommes. Plateau en est l'ultime signal, tant tout s'y éteint lentement. On y élève des bête encore, on chasse encore mais tout semble une sorte de simagrée, et on continue de se taire. L'homme s'absentant, la nature a repris le dessus, Franck Bouysse excelle dans l'art de l'écrire et de la décrire, les lisières au lever du jour, le cerf inquiet qui relève la tête, les sources inatteignables.

La couverture du livre est simple et belle, une commode abandonnée dans une maison qui ne l'est pas moins, la photo des ancêtres posée là, un vase de fleurs séchées depuis bien longtemps, et à gauche une photo presqu'anachronique, ne serait ce pas l'auteur jeune en clin d'œil ironique ?

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Charles dégouté des beefsteaks

Pierre Girard

Arbre Vengeur

10 euros

Un banquier suisse déprimé qui préfère s'enfermer dans les sous-sol de sa banque à compter ses lingots, va sombrer dans une profonde dépression. 

Son appétit ​pour la viande rouge étant le baromètre de sa santé mentale et physique, on comprend mieux ce titre à la Boris Vian.  De cet abîme il va être sauvé par une sorte de Lolita qui n'est autre que sa nièce Poppée.

Comme toujours chez Pierre Girard, c'est irracontable, drôle, érotique et infiniment tendre. Ce roman ne dit rien de notre temps, et tant mieux. Pierre Girard était agent de change dans une Suisse toujours bien peignée, il est mort en  1956. Son œuvre pourrait sembler insignifiante, elle est essentielle, il faut la lire de toute urgence.

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Eleck Bacsik, un homme dans la nuit

Balval Ekel

Jacques Flament Editions

15 euros

Qui était Elek Bacsik? Sans doute un des plus grands guitaristes que la scène française ait connu.
D'origine hongroise et tsigane, il fut un grand accompagnateur (Gainsbourg, Nougaro, Dizzy Gillespie, Jeanne Moreau dont il mis en musique toutes les chansons des années 60, Miles Davis) et un sideman incomparable.au style d'une musicalité extraordinaire. Comme de nombreux musiciens de jazz, il connut la gloire, l'errance, puis l'anonymat. Musicien plein de panache, élégant jusque dans ses errements, il mourut trop tôt aux Etats-Unis où il avait tenté de percer, certainement avec le regret de n'être jamais retourné en Europe.
Balval Ekel sa fille qui ne le découvrit qu'à 46 ans alors qu'il était déjà mort, nourrira à jamais ce regret, c'est ce sort inique qu'elle conjure dans ce très beau livre. Au son de sa musique ( guitare, violon dont il fut un excellent instrumentiste), dans ses pas en Italie, aux Etats-Unis, sur les galettes qu'il gravât, dans les traditions du peuple tsigane dont il était issu, c'est tout un monde qui se déploie devant nous. Un monde tendre comme l'est le regard de Balval Ekell, certes emprunt de bien des regrets mais fort de l'amour d'une fille pour son père et d'un homme pour la musique.

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Echappée

Agnès Dargent

Cheyne Editeur

16 euros

Pourquoi ce livre ne nous est il pas tombé dans les mains lors de sa première parution en 2000 ?
Cheyne, dont on connaît le soin particulier apporté à la confection des livres -ici composé en Médiéval corps 12 et imprimé sur un bouffant Munken, la couverture rouge vif rugueuse et creusée telle un paysage érodé - a l' heureuse idée de le rééditer dans une version plus courte donc plus dense.
A l'heure des bonus tracks, posface, préface, proposer à la lecture un texte plus court est audacieux et à propos.
Agnes Dargent est décédée en 2013, à 60 ans. Si j'en crois ses récits elle était une cycliste chevronnée, montant à l'aise le Col de Joux Plane, col 1er catégorie lors du Tour de France. Mais elle est surtout un écrivain remarquable à classer du côté des Réda, Chambaz, Fournel ; les écrivains poètes sur deux roues à rayon. Sa prose nous étourdit de bonheur et de sensation, devant un paysage dont le seul devoir semble " d'être gai, pour l'éternité" ou au moment d'étancher une grande soif à la terrasse d'un café. Il est beaucoup question de bistrots, de restaurants et des habitués des comptoirs de province, tout un peuple bariolé et attachant,sous le regard attendri d'une écrivain cycliste. On ne dira jamais assez le service que rend le vélo à l'humanité et à la littérature en l'occurence, à jeter sur le monde une onction tendre et mélancolique.

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Le nom de l'oiseau ne dit rien de son chant

Françoise Monnier

Confluences

9.50 euros

Un père omniprésent et bavard, une mère sans cesse désolée et silencieuse, quatre soeurs nées successivement en quatre ans, un frère plus jeune, une maison.
Une famille.
Comment échapper à la famille - s'échapper du récit familial qui malgré tout vous a construit ?
Comment faire en sorte que, sur cette édifice inexorable, on s'invente une vie et qu'on finisse par la comprendre, ce qui n'est pas rien ?
En appliquant sur cette histoire la grille de la psychanalyse, l'auteur qui se raconte ici, dénoue les noeuds, recolle les morceaux, éclaire l'obscur. C'est par la langue qu'elle y parvient, à distinguer de lalangue, néologisme inventé par Lacan*. Françoise Monnier qui s'est efforcée toute sa vie professionnelle  à travers son métier d'orthophoniste de faire parler les gens, fait parler sa propre histoire, sans jargon, dans une langue précise et claire. Elle le fait avec succès, puisque ce livre met un terme splendide à vingt cinq ans de cure.

* "Lalangue, ça fait rivière , rivière de retour par ce à quoi on tient à sa famille, c'est à dire par l'enfance"

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La bête en forme de loup

Joseph CHENERAILLE

Champ Vallon

13 euros

L'expérience d'enchaîner successivement deux lectures du même livre est exaltante.

Celle du livre cité ici le justifie amplement tant on sort déconcerté, fourbu, décontenancé d'un tel livre. La langue est riche, complexe, la syntaxe tordue, d'aucun dirait alambiquée. Mais le récit a plus que du charme, il enchante, il lorgne du côté de Claude Simon ou Pierre Bergounioux. Il y est question d'une ou deux familles, de trois ou quatre générations, de Jacques Portefaix combattant chevalier, de la bête du Gévaudan, d'Ambert et de la Tunisie, de morts, des maisons de l'enfance et de quelques photos dont deux ornent le livre. On est certain d'avoir à faire à un écrivain dont l'effacement serait la devise, la discrétion le crédo. Le plus singulier étant ici - n'est ce pas ce que l'on attend en premier d'une oeuvre? - de lire une sorte de langue étrangère dont Proust ( était ce bien lui ? ) prétendait que c'était la définition du style en littérature. Joseph Chéneraille a un nom de pseudonyme, on lit qu'il a publié un autre livre Le Grand ciel en 2012 chez les mêmes excellentes éditions Champ Vallon, allons vite voir de quoi il en retourne.

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Pas dans le cul aujourd'hui

Jana CERNA

La Contre Allée

8.50 euros

Bien sûr, comme tout le monde, on a trouvé le titre rigolo. Du coup on l'a lu, et quelle claque !

Resituons le contexte de cet ouvrage passionné et envoûtant : Jana Cerna est la fille de Milena Jesenska, la muse de Kafka, sorte de Virgina Woolf de l'Est. Rebelle, drôle et engagée, Jana Cerna devient une figure du printemps de Prague et vit une passion pendant des années avec Egon Bondy, un des très grand poète philosophe dissident du régime soviétique.

Nous la retrouvons ici des années plus tard, alors qu'elle est contrainte d'écrire des romans de quatre sous pour nourrir ses enfants. Elle vient de recevoir une nouvelle commande de son éditeur mais ne peut se résoudre à s'y mettre et préfère prendre sa plume pour écrire à Egon Bondy et lui faire un bilan de leur amour. Cette lettre, qui dure sur plusieurs jours, est une pleine acceptation joyeuse des aléas du coeur, de la vitalité, de la liberté, de la sexualité qui s'en dégagent. C'est un texte intime et pourtant universel, sobre et pourtant flamboyant. Un texte rare, émouvant, à chuchotter, à déclamer, à offrir ou à garder contre son coeur, bref  un texte vital.

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Jardins en temps de guerre

Teodor CERIC

Actes Sud

16 euros

Jardinier de métier et poète par passion - on pourrait inverser les deux mentions tant elles conviennent à l'auteur - Teodor Ceric a voyagé pendant sept ans en Europe. De ces voyages et multiples emplois de jardinier, il a rapporté ces textes et croquis des jardins dans lesquels il a travaillé, privilégiant les jardins perdus,  mal peignés, voir hirsutes ou glabres comme celui de Samuel Beckett en Seine et Marne...

Chaque lieu est prétexte à une réflexion non pas sur l'art du jardin, dont l'auteur se contrefiche en soi, mais sur ce qu'il dit des hommes. Au sujet du sien de jardin il écrit « comme n'importe quel jardin, le mien ne fait que passer. Il disparaîtra comme tout ce qui a vécu... »

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