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14 JUILLET

Eric VUILLARD

Actes Sud

19 euros

Cela ne viendrait à l'idée de personne, des sans-grades de nos lointaines banlieues, des déclassés des campagnes désertifiées de France, des jeunes sans espoir de faire la révolution ou tout du moins de prendre une de nos bastilles contemporaines.

C'est qu'un assaut comme celui raconté par Eric Vuillard dans 14 juillet, cela ne se pense pas. Une foule ça ne pense pas ça agit. Ce 14 juillet est le récit d' une marche, d'un geste, d'un mouvement, d'un acte physique. Ce qu'on ignore, il faut le raconter donc l'inventer.

De ce 14 juillet on sait peu de choses, quelques témoignages, quelques archives, et puis le récit des grands écrivains et historiens, Lamartine, Michelet, Furet. Eric Vuillard n'est pas de cette descendance, il est plutôt proche du Michon des Onze qui recréait la terreur et bousculait Michelet. Vuillard convoque l'Histoire alors qu'elle est en marche, comme le petit peuple de Paris qui ouvre cette marche sans se douter qu'il est entrain d'écrire cette histoire. Cette journée qui a fait la France, Vuillard en fait un grand tumulte, un vaste charivari auquel participent les traines-savates, les gueux, les enfants des rues, les artisans, les colporteurs, c'est une foule,organique, vivante, inquiétante. Les armes qu'elles prend en main ne le sont pas moins car véritable prolongement du bras, du corps.

Comme au milieu d'un tumulte, de ces splendides pages, on sort remué comme si on avait participé à cette journée.

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Laetitia

Ivan JABLONKA

Seuil

 21 EUROS

 

Il faut lire aussi le sous-titre du livre de Ivan Jablonka (Laetitia ) "ou la fin des hommes", qu'entend il par là ?

Est ce la fin des hommes au sens d'une civilisation, d'un continent, d'un pays ou est ce la fin des hommes, du masculin si malveillant et nuisible dans cette sombre histoire ?

A la lecture de ce fait divers, lu, relu, raconté, expliqué, commenté, vérifié et mis en perspective par l'historien, on a le sentiment d'être au milieu d'un gué, quelque chose vient de changer et tout est immuable, permanent, d'un tragique inexorable tel que Faulkner le décrit dans ses vastes fresques familiales.

Un fait divers oui, banal non car comme chez l'illustre romancier américain, l'homme est un fétu de paille, balancé dans le grand vent de l'existence. Balancés  les protagonistes du récit le sont tous, de Laetitia à son bourreau, brassés par des vies qu'ils n'ont pas choisies. Jablonka choisit le point de vue de la victime ou plutôt à l'instar d'un photographe la focale de la victime, focale qu'il s'efforcera de conserver tout au long du récit avec tous les personnages du drame.

En à peine 24 heures que s'est il passé dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011 près de Pornic au pays de Gilles de Rais? Laetitia meurt sous les coups de son bourreau, Jablonka veut que l'on se souvienne d'elle et  en fait une luciole au creux de l' hiver, une phosphorescence, "un sillage pailleté", "une traine de mots", on s'en souviendra encore longtemps de Laetitia comme d'une jeune fille au seuil de sa vie de femme, mais aussi comme d'une tragédie de vies manquées, une danse jusqu'à la fin des temps. Et d'un grand livre.

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Le grand marin

Catherine POULAIN

Editions de l'Olivier

19 euros

"Difficile de ne pas parler de la biographie de Catherine Poulain pour introduire cet excellent livre. Employée d’une conserverie de poissons en Islande, dans un chantier naval aux US, travailleuse agricole au Canada, barmaid à Hong Kong, à la pêche pendant dix ans en Alaska, née à Manosque en 1960, vivant aujourd’hui entre les Alpes de Haute-Provence et le Médoc, bergère et ouvrière viticole, Catherine n’est pas une "petite femelle". Être une petite femelle c’est pas pour moi. Je veux qu’on me laisse courir (p. 244).
Une runaway, de Manosque-les-Plateaux / Manosque-les-Couteaux, quitte la cité de Giono (dans Manosque-des-Plateaux, Giono écrit Là, j’ai compris pourquoi les jeunes filles se noyaient : c’est la porte d’un pays, c’est un départ..) pour prendre le large. Et quel large ! Kodiak en Alaska. Elle va y pêcher la morue noire, le crabe et surtout le flétan. Le flétan, (halibut, Hippoglossus, le plus grand poisson plat du monde, peut dépasser les 2,50 m pour 300 kg), donnerait à lui seul, à mon sens, l’intérêt de traîner au nord de l’Amérique. On est loin de la sole portion, cauchemar d’un monde moderne qui a perdu tout sens.
Dans le grand marin, on est dans le sauvage. Le sauvage de Richepin, si bien mis en musique par Brassens. Regardez les passer ! Eux ce sont les sauvages, Ils vont où leur désir le veut : par dessus monts, et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages. L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons.
Nos poumons sont mis à rude épreuve, par une écriture unique et corporelle. Un corps au service d’une aventure, un corps qui souffre à la découverte d’une vie, une force incroyable alliée à une si belle fragilité.
Roman (?) de l’humilité, de l’apprentissage, de l’amitié. Une route vers un amour finalement présent et heureusement libre. Repeindre la ville en rouge, aller se cuiter, comme tous les marins du monde, dans les bars, les ports. On ne saura pas pourquoi cette peur de la balle perdue, on n’ira pas à Point Barrow, mais on découvrira un des livres les plus marquants de ce début de siècle.
Catherine Poulain, que j’espère nous pourrons recevoir ce printemps, mets ses pieds dans ceux de Jack London, Herman Melville, Joseph Conrad… On assiste à la naissance d’une écrivaine, rare et belle. Pourvu que les loups nous la laissent !" 

Christophe RANGER
Vice-président du Yacht Club Classique

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Il était une ville

Thomas REVERDY

Flammarion

19 euros

 

On suit depuis quelques années à la trace ce jeune auteur avec cinq romans à son actif.

 Les jurés du prix Goncourt ne s'y sont pas trompés en gardant  II était une ville dans leur liste presque finale.

Comment dire la beauté de ce livre sans trop le dévoiler ?

Thomas B Reverdy connait sans doute l'extraordinaire travail photographique de Romain Meffre et Yves Marchand Ruins of Detroit, qui montre le déclin dans lequel a sombré la ville en à peine une génération. Voir ces photographies ou lire Reverdy c'est comme admirer une ruine c'est à dire osciller entre fascination et tristesse.

Un décor, la ville délabrée, presqu'un fantôme. Des personnages, Eugene un jeune ingénieur français fraichement débarqué dans l'industrie automobile, Charlie un enfant tout droit sortie de La nuit du chasseur,  Candice sa grand-mère que vous ne voudrez plus jamais quitter. Et cette idée géniale de faire disparaître une centaine d'enfants que l'inspecteur Marlowe- oui! comme dans les romans de Chandler- va s'efforcer de retrouver. Comme un bon policier mais trempé dans  une encre sensible et délicate pleine de nuance,  le livre nous tient en haleine de bout en bout jusqu'à ce long plan séquence de la fin. Magistral !

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Boussole

Mathias ENARD

Actes Sud

21.80 euros

Boussole est la confession d'un fumeur d'opium - Franz Ritter orientaliste et musicologue - atteint d'une maladie grave et qui sent la mort venir.
De son lit, non pas de souffrance mais d'insomnie - le livre se déroule en une nuit- il convoque ses souvenirs, ainsi que la bande d'orientalistes qu'il a connus lors des ses voyages (magnifiques portraits d'originaux et de femmes mystérieuses et belles) mais surtout il fait l'inventaire des liens tissés entre Europe et Orient depuis plusieurs siècles.
Musique, littérature, peinture, archéologie, politique tous ces champs d'expression sont étudiés dans une seule perspective celle de dresser un pont entre deux points cardinaux. On passe sans crier gare de Vienne à Téhéran, d'Istanbul à Damas. Le roman laisse une impression forte et vive. La boussole dont il est question nous emmène irrépressiblement vers un Orient, une sorte d'autre, un autre absolu, un Orient de l'Orient. Mais surtout un Orient éclairé, humaniste, érotique ce qu'on à peine à croire par les temps qui courent.

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Vide-grenier, voyage dans la mémoire

Patrick Mcguiness

Grasset

19 euros

 Il faudrait un jour commencer à recenser les livres de littérature illustrés de photographie.

André Breton avait ouvert le bal avec Nadja et L'amour fou ; il y eut Rodenbach et Bruges la morte ; Sebald a porté très haut et loin ce procédé qui chez lui n'en est pas un.  Dans leurs livres, la photographie n'illustre pas, elle orne à peine, elle chemine plutôt, ponctue parfois, ajoute toujours.

C'est le cas pour Vide-Grenier. Les photographies sont toutes de l'auteur, elles ont une unité de lieu et presque de temps, un temps arrêté, figé dans sa gangue. Alors qu'il a passé les quasi cinquante ans de sa vie à voyager, Patrick Mcguinness décide de faire revivre la maison et la petite ville de Belgique ou sa grand mère vivait, où il a passé tant d'heures et où il séjourne toujours fréquemment. La ville se nomme Bouillon, elle est pittoresque, petite, enserrée dans un fleuve et belge comme jamais et toujours...

Les textes sont courts, drôles sans cesse car les Belges plus que faire rire sont drôles, tristes parfois parce que la vie est cruelle aussi, cocasses, profonds souvent, sérieux jamais. On aime la recette de la Trempinette, le petit déjeuner bouillonnais, ou Comment pisser dans ses frites,( cela ne s'invente pas), ou Le cul en hommage à Monsieur Hanus qui tenait un café...Vide- grenier de l'enfance, souvenir du souvenir, " il semble que je me rappelle non les choses elles-mêmes, mais leur souvenir, comme si, au moment où je les vivais, le présent ralentissait, s'enlisait avant de se fixer dans les tons sépia", pêle-mêle, fatras aurait écrit Prévert, aucun des objets de ce livre n'a de valeur comme le dirait un antiquaire mais ils valent bien plus, quant aux êtres tous plus attachants les uns que les autres, ils le sont tant qu'on les aime pour toujours. C'est ce qui s'appelle rendre hommage.

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Amours

Leonor DE RECONDO

Sabine Wespieser

21 euros

Nous avions aimé Pietra Viva retraçant une partie de la vie de Michel-Ange dans une carrière de marbre. Ici l'ambiance est toute autre mais le coup de cœur est le même.

La pleine campagne début 1900  dans le Cher au sein d’une famille bourgeoise où les malentendus et secrets de famille empoisonnent les personnages.

Les désirs sont étouffés, les plaisirs et la chair sont tristes pour toute la famille, y compris pour Céleste , la bonne qui se retrouve enceinte alors qu’issue de famille très nombreuse elle n’a jamais  reçu aucun égard et se retrouve en survie permanente.

Cette nouvelle va bousculer les sentiments et désirs de cette famille en libérant les sens en dépit des règles de bienséance.

Leonor de Récondo réussit le pari de nous livrer avec modernité et fluidité la vie d’antan, ses mœurs et cachotteries,  et  sublime les désirs charnels dans ce qu'ils expriment de plus secret. Troublant à plus d'un titre.

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Entre deux mots la nuit

Georges BONNET

L'Escampette

15 euros

 

Si il est un sujet délicat à aborder avec grâce, c'est bien celui du grand âge, du déclin, de la maladie et de la perte. L'histoire est simple, sobre, terrible, bouleversante : celle d'un couple âgé dont la femme souffre d'Alzheimer. Ecrire avac tant de justesse et de délicatesse sur l'être aimé qui s'absente au fil des jours rend l'exercice de la "petite fiche coup de coeur" difficile. Georges Bonnet décrit avec pudeur cet amour, défiant toutes les fatalités, donné à celle qui "tranquille, se retire à l'intérieur de ses limites". Un texte magnifique que nous admirons à tout points de vue.

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Du sexe !

Boris LE ROY

Actes Sud

20 euros

Voici un roman passé injustement inaperçu lors de la rentrée littéraire. D'entre les mailles du filet, il a pourtant atterri sur nos tables de lecture pour se révéler comme un récit efficace, qui cache sa grande complexité sous un vernis tendance de provocation sympathique.

L'histoire se résume en quelques mots : le héros est un séducteur, intellectuel brillant mais paumé, qui jalouse son frère, arriviste politique magouilleur récemment inéligible mais préféré de l'omnipotente mère caractérielle qui règne sur ses affects. Le héros rencontre une femme à un cocktail où il suit son frère. Elle est belle, inaccessible, et fille illégitime du président en place. Se monte alors un brillant stratagème : monter un parti avec la belle qui prônerait l'égalité des sexes en tous lieux au point de doubler tous les emplois en autant de couples. Derrière le projet global, Boris Le Roy joue fort bien de l'ambition personnelle de ces personnages. Pour le héros, l'insupportable frère sera enfin écrasé, la femme séduite. Pour le frère c'est le retour aux affaires derrière un paravent. Pour la belle c'est la vengeance sur ce père honni et si puissant. Un plan sans accroc sur le papier, dont la réalisation nous amène, au delà des complications romanesques, à plonger dans la complexité sociale de nos sociétés de perpétuel désir, du politique tel qu'il se fait et tel qu'il se rêve, de l'égalité prônée et des questions qu'elle engendre, et surtout de l'accomplissement du désir ou de sa résignation.

Roman drôle et enlevé, « Du sexe ! » est aussi un constat sociologique réaliste et solide sur bien des points (l'auteur ayant même commandé à un institut très sérieux l'étude qui sert de colonne vertébrale à la communication de son projet politique de fiction). Après des premières pages amusées, on se dit qu'au final « Du sexe ! » explore bien des facette de notre rapport à l'autre avec consistance et audace sous couvert d'en emprunter à la farce et aux étreintes sulfureuses drôlatiques.

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Sagan 1954

Anne Berest

Editions Stock

192 pages - 18 euros

Quoi de plus risqué que de se lancer dans l'évocation de son écrivain fétiche lorsqu'on est soi-même écrivain ? Un pari, un exercice d'équilibriste...

C'est le tour de force réussi d'Anne Berest avec ce livre consacré à l'année de parution de Bonjour tristesse, lorsque la toute jeune Françoise Sagan se lance dans l'aventure de l'écriture et que la France va découvrir la fraîcheur et l'insouciance de ce personnage unique. Une plongée réjouissante dans l'univers de la jeune femme, mêlée de réflexions plus intimes d'Anne Berest sur sa propre existence. Car en effet les deux femmes se trouvent à un tournant important de leur vie : cet aspect est le pivot même du livre, qui nous renvoie tantôt en 1954, tantôt à notre XXIè siècle. Les deux parcours se chevauchent, les coïncidences troublantes se succèdent, et la vie suit son cours...

Sagan 1954, c'est avant tout un éloge à la légèreté, un livre inclassable et doté d'une qualité rare : la grâce.

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