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couverture du livre

Dans l'épaisseur de la chair

Jean-Marie BLAS DE ROBLÈS
Zulma
20 euros

Que sait-on de nos racines ?

Au milieu de la nuit, un homme part, vexé par une remarque de son père la veille au soir : « Toi, tu n'as jamais été un vrai pied-noir ! ». Accroché à un bout, incapable de remonter sur le bateau sur lequel il a fui, il médite sur ce jugement, plein de contradictions, et évoque la vie de cet homme qui a traversé le siècle, dont l'histoire se mêle à l'Histoire. Espagnol d'Algérie, engagé pendant la Seconde guerre mondiale en Italie, appelé pendant les « événements » puis médecin auprès des mineurs des Vosges, le fil est déroulé méticuleusement par son fils.

Un portrait émouvant et passionnant qui traverse la Méditerranée. En quatre temps, comme autant de couleurs des jeux de cartes à enseignes espagnoles (deniers, épées, bâtons, coupes), il décline les mille et un visages d'un père et d'un héritage.

Encore une fois, les éditions Zulma nous offre une perle dans un écrin. La qualité de l'objet livre est un vrai plaisir et sublime les mots de Jean-Marie Blas de Roblès. 

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Point Cardinal

Léonor DE RÉCONDO
Sabine Wespieser
20 euros

Nous avons lu avec grand plaisir Pietra Viva et Amour et sommes de nouveau conquis, troublés par le dernier roman de Léonor de Récondo : Point cardinal.

Un point cardinal représente un repère à l' horizon pour se diriger, un ancrage qui physiquement, intellectuellement, vous positionne, vous situe…

Ici, le point cardinal pourrait représenter la vérité du corps qu'un père de famille essaie d'atteindre parce que c'est plus fort que lui, son corps lui ordonne de se féminiser. Sa position sociale lui impose de se cacher pour se travestir mais rapidement cette situation deviendra insoutenable. Cet homme ne pourra plus transiger sur son désir de se montrer femme aux yeux des siens , de son entourage, sans velléité de choquer juste de se montrer tel qu' il est…

Léonor de Récondo écrit juste, transmet comme dans Amour par le biais du froissement des matières, des tissus, la transparence des émotions pour atteindre la plénitude à force d'endurance et de courage. Le portrait des membres la famille est respectueux, délicat.

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La grande vie

Jean-Pierre MARTINET
L'Arbre vengeur
9 euros

On la tient la bluette de l'été, le roman d'évasion, le livre de plage ! La grande vie de Jean-Pierre Martinet nous attendait car ce très court roman est tout cela à la fois. Martinet est mort en 1993 à l'âge de 49 ans dans l'oubli absolu - dans son excellente postface au livre, Eric Dussert évoque la courte traversée du désert qu'a été sa vie. Il a laissé moins de cinq romans et des nouvelles dont cette Grande vie publiée pour la première fois dans la revue Subjectif des éditions du Sagittaire, on ne dira jamais assez le rôle que jouèrent dans les années 70/80, les jeunes Sorin et Guégan avant de devenir les éditeurs et écrivains que l'on sait.

Adolphe Marlaud vit rue Froidevaux le long du cimetière du Montparnasse, il manque d'y mourir d'ennui ou de chagrin, travaille comme il peut quand il n'est pas malade mais il va voir sa vie être engloutie au sens propre du mot, sans crier gare, dans ce qui ressemble bien à une apothéose érotique, grotesque et quasi lyrique, chez Martinet "il n'y a pas de drame, ni de tragédie, il n'y a que du burlesque et de l'obscénité." On en rêve de la Grande vie mais Martinet a raison, il n'y pas de petite vie, ni de grande, il y a la vie tout court et on fait avec. Le livre est bleu comme la mer ou le ciel. On y rit mais jaune, on pleure mais sans les larmes et on y est étrangement attendri en permanence par cette langue pauvre et délicate, sensuelle et polie.

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14 JUILLET

Eric VUILLARD

Actes Sud

19 euros

Cela ne viendrait à l'idée de personne, des sans-grades de nos lointaines banlieues, des déclassés des campagnes désertifiées de France, des jeunes sans espoir de faire la révolution ou tout du moins de prendre une de nos bastilles contemporaines.

C'est qu'un assaut comme celui raconté par Eric Vuillard dans 14 juillet, cela ne se pense pas. Une foule ça ne pense pas ça agit. Ce 14 juillet est le récit d' une marche, d'un geste, d'un mouvement, d'un acte physique. Ce qu'on ignore, il faut le raconter donc l'inventer.

De ce 14 juillet on sait peu de choses, quelques témoignages, quelques archives, et puis le récit des grands écrivains et historiens, Lamartine, Michelet, Furet. Eric Vuillard n'est pas de cette descendance, il est plutôt proche du Michon des Onze qui recréait la terreur et bousculait Michelet. Vuillard convoque l'Histoire alors qu'elle est en marche, comme le petit peuple de Paris qui ouvre cette marche sans se douter qu'il est entrain d'écrire cette histoire. Cette journée qui a fait la France, Vuillard en fait un grand tumulte, un vaste charivari auquel participent les traines-savates, les gueux, les enfants des rues, les artisans, les colporteurs, c'est une foule,organique, vivante, inquiétante. Les armes qu'elles prend en main ne le sont pas moins car véritable prolongement du bras, du corps.

Comme au milieu d'un tumulte, de ces splendides pages, on sort remué comme si on avait participé à cette journée.

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Laetitia

Ivan JABLONKA

Seuil

 21 EUROS

 

Il faut lire aussi le sous-titre du livre de Ivan Jablonka (Laetitia ) "ou la fin des hommes", qu'entend il par là ?

Est ce la fin des hommes au sens d'une civilisation, d'un continent, d'un pays ou est ce la fin des hommes, du masculin si malveillant et nuisible dans cette sombre histoire ?

A la lecture de ce fait divers, lu, relu, raconté, expliqué, commenté, vérifié et mis en perspective par l'historien, on a le sentiment d'être au milieu d'un gué, quelque chose vient de changer et tout est immuable, permanent, d'un tragique inexorable tel que Faulkner le décrit dans ses vastes fresques familiales.

Un fait divers oui, banal non car comme chez l'illustre romancier américain, l'homme est un fétu de paille, balancé dans le grand vent de l'existence. Balancés  les protagonistes du récit le sont tous, de Laetitia à son bourreau, brassés par des vies qu'ils n'ont pas choisies. Jablonka choisit le point de vue de la victime ou plutôt à l'instar d'un photographe la focale de la victime, focale qu'il s'efforcera de conserver tout au long du récit avec tous les personnages du drame.

En à peine 24 heures que s'est il passé dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011 près de Pornic au pays de Gilles de Rais? Laetitia meurt sous les coups de son bourreau, Jablonka veut que l'on se souvienne d'elle et  en fait une luciole au creux de l' hiver, une phosphorescence, "un sillage pailleté", "une traine de mots", on s'en souviendra encore longtemps de Laetitia comme d'une jeune fille au seuil de sa vie de femme, mais aussi comme d'une tragédie de vies manquées, une danse jusqu'à la fin des temps. Et d'un grand livre.

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Le grand marin

Catherine POULAIN

Editions de l'Olivier

19 euros

"Difficile de ne pas parler de la biographie de Catherine Poulain pour introduire cet excellent livre. Employée d’une conserverie de poissons en Islande, dans un chantier naval aux US, travailleuse agricole au Canada, barmaid à Hong Kong, à la pêche pendant dix ans en Alaska, née à Manosque en 1960, vivant aujourd’hui entre les Alpes de Haute-Provence et le Médoc, bergère et ouvrière viticole, Catherine n’est pas une "petite femelle". Être une petite femelle c’est pas pour moi. Je veux qu’on me laisse courir (p. 244).
Une runaway, de Manosque-les-Plateaux / Manosque-les-Couteaux, quitte la cité de Giono (dans Manosque-des-Plateaux, Giono écrit Là, j’ai compris pourquoi les jeunes filles se noyaient : c’est la porte d’un pays, c’est un départ..) pour prendre le large. Et quel large ! Kodiak en Alaska. Elle va y pêcher la morue noire, le crabe et surtout le flétan. Le flétan, (halibut, Hippoglossus, le plus grand poisson plat du monde, peut dépasser les 2,50 m pour 300 kg), donnerait à lui seul, à mon sens, l’intérêt de traîner au nord de l’Amérique. On est loin de la sole portion, cauchemar d’un monde moderne qui a perdu tout sens.
Dans le grand marin, on est dans le sauvage. Le sauvage de Richepin, si bien mis en musique par Brassens. Regardez les passer ! Eux ce sont les sauvages, Ils vont où leur désir le veut : par dessus monts, et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages. L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons.
Nos poumons sont mis à rude épreuve, par une écriture unique et corporelle. Un corps au service d’une aventure, un corps qui souffre à la découverte d’une vie, une force incroyable alliée à une si belle fragilité.
Roman (?) de l’humilité, de l’apprentissage, de l’amitié. Une route vers un amour finalement présent et heureusement libre. Repeindre la ville en rouge, aller se cuiter, comme tous les marins du monde, dans les bars, les ports. On ne saura pas pourquoi cette peur de la balle perdue, on n’ira pas à Point Barrow, mais on découvrira un des livres les plus marquants de ce début de siècle.
Catherine Poulain, que j’espère nous pourrons recevoir ce printemps, mets ses pieds dans ceux de Jack London, Herman Melville, Joseph Conrad… On assiste à la naissance d’une écrivaine, rare et belle. Pourvu que les loups nous la laissent !" 

Christophe RANGER
Vice-président du Yacht Club Classique

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Il était une ville

Thomas REVERDY

Flammarion

19 euros

 

On suit depuis quelques années à la trace ce jeune auteur avec cinq romans à son actif.

 Les jurés du prix Goncourt ne s'y sont pas trompés en gardant  II était une ville dans leur liste presque finale.

Comment dire la beauté de ce livre sans trop le dévoiler ?

Thomas B Reverdy connait sans doute l'extraordinaire travail photographique de Romain Meffre et Yves Marchand Ruins of Detroit, qui montre le déclin dans lequel a sombré la ville en à peine une génération. Voir ces photographies ou lire Reverdy c'est comme admirer une ruine c'est à dire osciller entre fascination et tristesse.

Un décor, la ville délabrée, presqu'un fantôme. Des personnages, Eugene un jeune ingénieur français fraichement débarqué dans l'industrie automobile, Charlie un enfant tout droit sortie de La nuit du chasseur,  Candice sa grand-mère que vous ne voudrez plus jamais quitter. Et cette idée géniale de faire disparaître une centaine d'enfants que l'inspecteur Marlowe- oui! comme dans les romans de Chandler- va s'efforcer de retrouver. Comme un bon policier mais trempé dans  une encre sensible et délicate pleine de nuance,  le livre nous tient en haleine de bout en bout jusqu'à ce long plan séquence de la fin. Magistral !

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Boussole

Mathias ENARD

Actes Sud

21.80 euros

Boussole est la confession d'un fumeur d'opium - Franz Ritter orientaliste et musicologue - atteint d'une maladie grave et qui sent la mort venir.
De son lit, non pas de souffrance mais d'insomnie - le livre se déroule en une nuit- il convoque ses souvenirs, ainsi que la bande d'orientalistes qu'il a connus lors des ses voyages (magnifiques portraits d'originaux et de femmes mystérieuses et belles) mais surtout il fait l'inventaire des liens tissés entre Europe et Orient depuis plusieurs siècles.
Musique, littérature, peinture, archéologie, politique tous ces champs d'expression sont étudiés dans une seule perspective celle de dresser un pont entre deux points cardinaux. On passe sans crier gare de Vienne à Téhéran, d'Istanbul à Damas. Le roman laisse une impression forte et vive. La boussole dont il est question nous emmène irrépressiblement vers un Orient, une sorte d'autre, un autre absolu, un Orient de l'Orient. Mais surtout un Orient éclairé, humaniste, érotique ce qu'on à peine à croire par les temps qui courent.

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Vide-grenier, voyage dans la mémoire

Patrick Mcguiness

Grasset

19 euros

 Il faudrait un jour commencer à recenser les livres de littérature illustrés de photographie.

André Breton avait ouvert le bal avec Nadja et L'amour fou ; il y eut Rodenbach et Bruges la morte ; Sebald a porté très haut et loin ce procédé qui chez lui n'en est pas un.  Dans leurs livres, la photographie n'illustre pas, elle orne à peine, elle chemine plutôt, ponctue parfois, ajoute toujours.

C'est le cas pour Vide-Grenier. Les photographies sont toutes de l'auteur, elles ont une unité de lieu et presque de temps, un temps arrêté, figé dans sa gangue. Alors qu'il a passé les quasi cinquante ans de sa vie à voyager, Patrick Mcguinness décide de faire revivre la maison et la petite ville de Belgique ou sa grand mère vivait, où il a passé tant d'heures et où il séjourne toujours fréquemment. La ville se nomme Bouillon, elle est pittoresque, petite, enserrée dans un fleuve et belge comme jamais et toujours...

Les textes sont courts, drôles sans cesse car les Belges plus que faire rire sont drôles, tristes parfois parce que la vie est cruelle aussi, cocasses, profonds souvent, sérieux jamais. On aime la recette de la Trempinette, le petit déjeuner bouillonnais, ou Comment pisser dans ses frites (cela ne s'invente pas), ou Le cul en hommage à Monsieur Hanus qui tenait un café...Vide-grenier de l'enfance, souvenir du souvenir, " il semble que je me rappelle non les choses elles-mêmes, mais leur souvenir, comme si, au moment où je les vivais, le présent ralentissait, s'enlisait avant de se fixer dans les tons sépia", pêle-mêle, fatras aurait écrit Prévert, aucun des objets de ce livre n'a de valeur comme le dirait un antiquaire mais ils valent bien plus, quant aux êtres tous plus attachants les uns que les autres, ils le sont tant qu'on les aime pour toujours. C'est ce qui s'appelle rendre hommage.

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Amours

Leonor DE RECONDO

Sabine Wespieser

21 euros

Nous avions aimé Pietra Viva retraçant une partie de la vie de Michel-Ange dans une carrière de marbre. Ici l'ambiance est toute autre mais le coup de cœur est le même.

La pleine campagne début 1900  dans le Cher au sein d’une famille bourgeoise où les malentendus et secrets de famille empoisonnent les personnages.

Les désirs sont étouffés, les plaisirs et la chair sont tristes pour toute la famille, y compris pour Céleste , la bonne qui se retrouve enceinte alors qu’issue de famille très nombreuse elle n’a jamais  reçu aucun égard et se retrouve en survie permanente.

Cette nouvelle va bousculer les sentiments et désirs de cette famille en libérant les sens en dépit des règles de bienséance.

Leonor de Récondo réussit le pari de nous livrer avec modernité et fluidité la vie d’antan, ses mœurs et cachotteries,  et  sublime les désirs charnels dans ce qu'ils expriment de plus secret. Troublant à plus d'un titre.

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