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couverture du livre

Lucy in the Sky

Pete Fromm
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laurent Bury
Gallmeister
11 euros

C'est une collègue libraire, et avant tout grande amie (la Femme Renard à Montauban, courez-y !), qui m'a intimé de me jeter sur ce livre que "tu vas adorer". Devant tant de force de conviction, je ne pouvais que m'éxécuter. Et je peux affirmer que j'ai bien fait. Lucy in the sky est sûrement un des meilleurs romans d'apprentissage que j'ai lu, le meilleur sur l'adolescence sans aucun doute. Quelle claque joyeuse et tourmentée que de suivre les aventures de ce garçon manqué, fille d'une femme fatale de banlieue et d'un bûcheron aussi énigmatique qu'hyper démonstratif.

Lucy apprend à devenir femme entre moments de flamboyance et de gros dépit. Elle a la répartie de Bill Murray et la combattivité de Tank Girl, elle est une sorte d'antidote au Price de Steve Tesich. C'est avec joie et tendresse qu'on la voit refaire le monde avec son meilleur pote Kenny, comme des enfants Simpson qui auraient grandi dans l'environnement de Ghost World. C'est avec émotion qu'on la voit découvrir son corps, celui des autres, l'amour et ses désillusions, que ce soit pour elle ou pour les autres, comme le couple hallucinant que forme ses parents. Lucy c'est un cri à la vie le poing en l'air sur une falaise, c'est l'énergie de nos 15 ans qu'on retrouve d'un coup et qui reste en nous bien après l'avoir fini. Et bon sang, ça fait du bien !

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Little America

Rob SWIGART

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par François Happe

Cambourakis

21 euros

Encore une pépite déjantée chez les éditeurs de "L'ours est un écrivain comme les autres !"

Récit jouissif construit comme un Pulp Fiction pour loosers dans l'Amérique des sixties, le roman de Rob Swgart est un feu d'artifices (au sens propre comme au figuré). On y suit tambour battant les aventures d'Orvile qui veut tuer son père mais rate souvent son coup, pendant que son père lui tente de sauvegarder le secret de sa sauce secrète industrielle qu'il vend aux 4 coins du pays, et surtout de tromper sa femme, qui elle le trompe pour de bon, le tout alors que des missiles nucléaires se balladent, qu'un très beau cousin énervant met son grain de sel partout et que des anciens des forces spéciales traficotent à droite à gauche. Tout s'enchaine, se téléscope, et explose joyeusement à "Little America", plus grosse station service de l'Ouest américain, dans un final ahurissant pour ce vaudeville survolté où les parties de jambes en l'air sont aussi épiques que pathétiques ! Little America c'est un script génial écrit par Wes Anderson, John Fante, Hunter Thompson et Tarantino, Alors en voiture et Viva Little America !

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Avec mon corps

Nikki GEMMELL
Traduit de l'anglais (Australie) par Gaelle Rey
Le Livre de poche
7,30 euros

A l'heure où le grisatre et monochrome Grey caracole en tête de gondole, il est salutaire et vivifiant de lire ce petit bijou d'intensité qu'est "Avec mon corps". Pourtant de sexualité il n'y a point au début du roman, c'est même là le drame, l'héroïne s'ennuie, dépérit dans la campagne anglaise où elle vit avec son mari, devenu ue sorte de vieil ami, et ses trois enfants. Sombrant peu à peu dans une dépression, elle décide de partir retrouver son Australie natale et surtout son premier amant, afin de faire renaître en elle un désir depuis lontemps éteint. 

A lire ce résumé, on pourrait passer son chemin. Et pourtant, quelle leçon que ce roman. Il se décline d'ailleurs comme tel, chaque chapitre étant autant de "leçons de féminité" pour l'héroïne, qui va retrouver le souffle épique qui n'aurait jamais du la quitter. Car "Avec mon corps", sans vouloir trop vous en dévoiler, n'est pas l'histoire d'une tromperie, ou d'une rupture, c'est l'histoire d'une reconquête, pleine et souveraine, d'une femme face à son désir, immense, et face à son couple, que les clapotis du quotidien ont érodé comme une vieille falaise.

Ce livre est un formidable roman, une oeuvre sur la passion, sur la sexualité, sur la complicité, sur la reconquête de soi.

Une sorte de croisement fabuleux entre "Pas dans le cul aujourd'hui" et "La condition pavillonnaire", un livre de femmes qu'il serait bon d'offrir aussi aux hommes.

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L'amie prodigieuse

Elena FERRANTE
Traduit de l'italien par Elsa Damien
Gallimard
8,20 euros

Elena Ferrante nous emmène dans les quartiers pauvres et démunis de Naples, années 50 en plein boom économique,  période de mutation.

Deux jeunes femmes de familles modestes se lient par une amitié  « prodigieuse ». Elles entretiennent une course de la connaissance, du savoir. L’une plutôt par don, l’autre grâce au travail, par volonté d’apprendre, de dépasser son amie en ayant la meilleure note.

Les tourments de l’adolescence, la transformation des corps, l’affront des bandes des banlieues rendent la vie dangereuse, tourmentée dans ce quartier en lisière du centre-ville.

Si l’amour est un sentiment souvent traité en littérature  cette fois la complexité de l’amitié est à l’honneur, dans sa dimension fondatrice, émancipatrice et comme vecteur de passage à l'âge adulte. On vit pleinement aux côtés de ces deux héroïnes inoubliables et on admire leur courage, leur pugnacité. Un remarquable plongeon dans Naples, ses codes, la tradition, le sens de la famille …

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Un membre permanent de la famille

Russel BANKS
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan
Actes Sud
7,80 euros

Russel BANKS réussit en quelques lignes, quelques pages à décrire profondément la vie d'une mozaïque d'êtres humains passant de l'homme à la femme, du noir au blanc avec une facilité déconcertante.

Les personnages traversent une crise, de ces crises politiques, économiques et sociales que connaissent les classes moyennes du monde entier.

Les aléas de la vie entravent fortement leur quotidien jusqu' à les forcer à basculer dans la survie.

L' auteur excelle à nous décrire le déclin des illusions et le passage à la débrouillardise pour tenir la tête hors de l'eau.

Transcrivant parfaitement ce que vivent une multitude d'Américains aujourd'hui, Russel BANKS tient ici des chroniques d'un réalisme troublant sans toutefois verser dans l'amertume.

Un pari de litterature sociologique hautement réussi.

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Alameda

Astrid Cabral

Traduit du portugais (Brésil) par Astrid Cabral et Sandrine Pot

Editions les Arêtes

17 euros

"Il y avait longtemps que les heures de bureau avaient commencé chez les végétaux". Voici une des phrases dont ce livre est capable. Il fait parler les plantes et les végétaux comme le jardinier fait parler le sécateur, il leur attribue des pensées et des sentiments profonds.

On en sort ébloui, empli de chlorophylle et bluffé qu'une auteure ait osé. On ne s'étonnera pas qu'elle soit poète. Bien sûr les végétaux aiment, souffrent et parlent entre eux, mais aussi : la place du village, la clôture, le parc se racontent.

Quant à l'homme, il ne peuple pas la nature, c'est la nature qui l'habite. Elle a pris possession. Certes il taille les arbres, il cueille ou ramasse les fruits, mais c'est malgré tout de ce prédateur - et fier maître du monde qui se prend pour Dieu - dont il est question dans ces contes.

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L'ours est un écrivain comme les autres !

William Kotzwinkle

Traduit par Nathalie Bru

10-18

7,10 euros

S'il y a un livre qu'on regrette d'avoir fini c'est bien celui-ci. Des romans qui nous remuent, qui nous réparent, qui nous bousculent, on en trouve, mais les romans qui nous font vraiment rire, eux, sont rares.

L'histoire de cet ours parti à la conquête de Hollywood littéraire n'a pas d'autres prétentions que de provoquer de joyeuses émotions tout du long de sa vaillante odyssée et sur ce plan, nous touchons au sublime. L'ours est un écrivain comme les autres est une fable dont on se délecte comme d'une bonne confiture sur le bout des doigts, qu'on s'impatiente de reprendre entre ses mains, qu'on raconte, hilare, qu'on offre, bref qu'on partage comme un petit banquet intime et joyeux.

Notre plus gros challenge en tant que libraire est de ne pas vous en révéler les 1001 gags quand on vous en parle !

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Price

Steve TESICH
Traduit de l'anglais (USA) par Jeanine Herisson
Points
8,50 euros

Voici donc « l'autre roman » de l'auteur de Karoo, mort après avoir produit ces deux gigantesques OVNI littéraires. Price, du nom de famille du héros, est un vertige qui se termine en spirale.

L'histoire nous apparaît pourtant de prime abord familière : un adolescent américain vit son dernier été de lycéen dans une bourgade paumée de l'Amérique conquérante des sixties, perdue entre rêve désenchanté de la middle-class et peur de la guerre atomique. Comme dans un Stand by me  de bonne facture, le héros est un looser et ses copains aussi, noyés dans leurs personnages archétypaux (le benêt débonnaire finalement doué de sagesse, le rebelle brillant se brûlant les ailes à chaque inspiration). Bien sûr Price ne sait pas y faire avec la vie. Bien sûr il a des rapports difficiles avec son père, porteur de la névrose familiale, et va vivre les affres de la passion juvénile avec une insupportable lolita. Rien donc à priori de très nouveau sous le soleil, si ce n'est la distance qui nous sépare de l'astre lumineux. Ici la lumière mise sur les personnages est trop proche, trop crue pour s'en sortir à un simple tableau. Comme la lampe d'un interrogatoire, elle nous révèle l'abyssal. La loose, la médiocrité romanesque est d'habitude contrebalancée par une rédemption, une résilience ou quelques fins tragiques. Ici, il n'en est rien, et le rien devient le fléau absolu. La rouille rongera jusqu'au bout et on regardera fasciné et en se rongeant les sangs la détermination quotidienne du héros à s'enliser tout en maudissant le destin. Price est un uppercut littéraire à n'en point douter, mais un de ceux qui visent le foie, vous laissant sur le carreau après un K.O. vicieux où l'on garde les yeux grands ouverts tout au long de la chute.

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Les Arpenteurs

Kim ZUPAN
traduit par Laure Derajinski
Gallmeister
9,50 euros

C'est un texte rocailleux, un roman d'un Far West moderne et désincarné qui nous entraine peu à peu dans un tourbillon et laisse une trace longtemps encore après l'avoir lu. On y suit deux silhouettes, celle hiératique de l'adjoint au shériff Millimaki et celle massive de John Gload, un vieux tueur à gages local, redoutable artisan du meurtre qui tue comme il aurait pu planter des pommes dans la ferme familiale. Millimaki est encore jeune, trop intelligent pour être un simple adjoint, trop paumé pour être autre chose. Par hasard il participe à l'arrestation de John Gload, par hasard encore ils échangent quelques mots bucoliques, et là le lien se noue, aussi solide que la poigne du tueur. Millimaki se retrouve affecté à la garde de nuit du tueur pendant son procès. Une amitié aussi tordue que du fil barbelé prend forme, chacun se dévoile dans l'intimité noire d'une prison. Nuits après nuits leur relation s'approfondit, jour après jour la vie de Millimaki s'effiloche... La vie normale se délite alors que les stratégies elles, se mettent en place jusqu'au face à face final.

Ce texte n'est pas un polar et pourtant il nous tient d'un bout à l'autre. Ce texte se passe en prison et pourtant on ne cesse d'y voir de grands espaces à l'horizon vaste et sauvage. Les personnages, même les plus secondaires, trimballent une profondeur abyssale qu'on entrecroise au détour de deux phrases, d'une description.

Kim Zupan sait écrire aussi efficacement que John Gload execute ses contrats. La langue est simple directe, fertile. L'intrigue est aussi solide que les épaules du tueur et on dévore les pages pour voir la toile qui se tisse, de moins en moins anodinement, jusqu'au dénouement inattendu, magnifique et terrible de ce pacte silencieux entre les deux hommes. Pour en saisir l'ambiance, il faut imaginer que Cormac McCarthy et Jim Harrison auraient écrit le scénario d'un film co-réalisé par les Frères Coen et David Lynch. Hypnotique, brut et magistral.

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