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La route de campagne

Regina ULLMANN
Traduit de l'allemand et postfacé par Sibylle Muller
Circé
18 euros

"Elle aussi vivait sa vie sans le savoir". Cette phrase est extraite de la nouvelle Une vieille enseigne d'auberge que Rilke admirait au plus au point. Les excellentes éditions Circé, sises à Belval, dans les Vosges lorraines, ont l'heureuse idée - il aura fallu attendre 96 ans - de traduire enfin cet auteure que Musil, Hesse autant que Rilke vénérait. L'exercice est périlleux car, on le sent bien dans la traduction parfaite de Sybille Muller, il fallait non seulement rendre compte d'un univers, celui des humbles, vagabonds, gens de cirque, forains, immergés dans une nature tout à tour menaçante et protectrice mais aussi d'une langue et d'une syntaxe comme issue d'une langue étrangère à elle-même.

Regina Ullmann dit le monde dans un étrange babil parfois heurté, parfois tendre, jamais banal. Le monde entier y «est peint comme sur de la porcelaine» lui qui fait «tenir l'édifice comme un mortier». Ce monde est très peuplé, de berger, de bouvreuil, de violon, de montgolfière, d'enfant et d'horloge que Regina Ullmann se plaît à faire exister quasiment sous le même mode. On rapprochera l'auteure des grands helvètes, Robert Walser, Charles-Ferdinand Ramuz, chez qui la grâce et l'amour ne vont pas sans la solitude et le désir de communauté. Une solitude habitée où la nature et le monde tiennent plus que leur place afin que bossu, vagabond et simple d'esprit s'en nourrissent éperdument.

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Une histoire des loups

Emily FRIDLUND
Traduit de l'américain par Juliane Nivelt
Gallmeister
23,40 euros

Dans une région éloignée de tout ou presque, Madeline, une adolescente sauvageonne, fait la connaissance d'une famille nouvellement installée en face de chez elle, de l'autre côté du lac. Elle est l'enfant unique d'un couple démissionnaire à la vie rude.
Très vite, elle va être fascinée par cette famille à l'apparente vie aisée et paisible.
Accueillie chaleureusement dans cette famille de substitution, elle va devenir la baby-sitter du petit garçon. Mais imperceptiblement, des ombres apparaissent au tableau idyllique de la jolie maisonnée au bord du lac. L'atmosphère devient assez rapidement étrange, voire menaçante dans une nature omniprésente, étouffante mais salvatrice. Les relations au sein de cette famille d’accueil deviennent peu à peu équivoques, confuses…


Un premier roman troublant doublé d’un thriller psychologique et poétique qui bouscule les codes du genre par une jeune romancière américaine, au talent prometteur.

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La légende des montagnes qui naviguent : récit

Paolo RUMIZ
traduit de l'italien par Béatrice Vierne
Arthaud
22,50 euros

Où commencent les Alpes, où finissent-elles ? C’est cette mythique épine dorsale que Paolo Rumiz - peut-être le dernier grand écrivain voyageur - nous invite à visiter à l’occasion de cette traversée plus que chevauchée de huit mille kilomètres. Un voyage à travers six nations et autant de langues. Parti de la mer, il accoste à la mer et navigue sur les cimes et les flancs, les vallées et les pics, capitaine d’une sorte de navire des montagnes.

Publié en Italie en 2007, donc écrit au mitan des années 2000, ce récit n’a pas besoin de l’actualité pour coller à son temps, son propos est plutôt de dire que, comme l’histoire, la géographie en dépit de la permanence géologique, est faite aussi et surtout par les hommes. Convoquant peut être le plus grand des écrivains voyageurs, Patrick Leigh Fermor, c’est un chant du coq et non du cygne qu’il fait entendre, chant qui dans cette magnifique image se propagerait de cime en cime et de coq en coq des Alpes dinariques, aux Alpes orientales, du Péloponnèse à la Sicile. C’est aussi une certaine idée de l’Europe, si tant est qu’elle existe encore ou déjà, que Rumiz raconte. En bon journaliste, il déploie ce qu’il faut de sa grande érudition, mais pas trop, sa prose est vivante et laisse une grande place à chacun de voyager à sa guise, de dialoguer avec la carte des pays et dessiner ainsi les contours d’une carte du tendre alpine.

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Jérusalem

Alan MOORE
traduit de l'anglais par Claro
Inculte
28,90 euros

Qu'écrire, que dire au sujet de ce livre ? Qu'il est une expérience de lecture comme il fut pour son auteur une expérience d'écriture. Dix années à faire remonter et décanter les souvenirs d'une ville, de sa forme et faire d'elle le centre du monde, comme Dali l'a fait pour Perpignan, Joyce pour Dublin. Northampton, au nord de Londres, ville ouvrière des Midlands, a vu naître en 1953 puis grandir Alan Moore, l'auteur de Jérusalem dans le quartier des Boroughs où se déroule l'histoire, où se déploie cet immense leporello d'histoires, tant ce livre en raconte, en superpose, en agrège, en rêve, comme si la ville elle-même rêvait. Elle est d'ailleurs construite comme un inconscient qui se dévoilerait peu à peu à mesure de la lecture. Perec avait dans les années 70 écrit une tentative d'épuisement d'un lieu à partir du Café de la Mairie, place Saint Sulpice, à Paris. Moore épuise Northampton et fait rendre l'âme à la narration, à l'autofiction, à l'exofiction et à la fiction tout court.

Jérusalem c'est le Club des cinq d'Enid Blyton sous amphétamine, mais surtout La Recherche du temps perdu de Proust dans un temps qui serait pris de convulsion. Bref, c'est tout sauf un magasin bio. Nous, libraires, aurons bien du mal à le classer et d'ailleurs dans quel rayon ? S'il en existait un, dans celui des gros livres mais précisons que les 1626 pages se lisent en 60 heures à peine, c'est un peu plus que n'importe quelle série sur Netflix, plus simplement nous le rangerons à la lettre M comme Moore, Monstre, Monument, Magnifique, Magique, Mystique... Jérusalem Northampton demeurera, grâce à l'auteur, comme une sorte de Jérusalem céleste donc une ville littérale construite de rues et de murs mais aussi comme l' aboutissement de l'Histoire, de toutes les histoires qui convergent vers elle et dont Alan Moore est le bien étrange démiurge.

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Les filles au lion

Jessie BURTON

traduit de l'anglais par Jean Esch

Gallimard

22,50 euros

Deux vies de femmes : l'une en plein cœur de la guerre civile d'Espagne, l'autre pendant les années 1960 à Londres.

L'auteur anglaise de l'excellent La miniaturiste * pose subtilement dans ce livre la question de la place de la femme dans les contours nébuleux de la création artistique  ainsi que sa position dans l'histoire de l'Art. Amour, guerre, peinture, féminisme, racisme…les ingrédients d'un beau roman que les amateurs de Tracy Chevalier ( La jeune fille à la perle) ne manqueront pas d'apprécier. Que du bonheur !

*A lire aussi : Miniaturiste, le premier roman de Jessie Burton, qui nous emmène au cœur du 17 siècle, le « siècle d'or », à Amsterdam, disponible en poche (Folio, 8,20 euros)

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Le chien, la neige, un pied

Claudio MORANDINI

traduit de l'italien par Laura Brignon

Anacharsis

13 euros

Un homme sans âge vit seul dans un chalet de haute montagne, parfois il descend au village faire quelques courses. Son isolement volontaire confine à la réclusion. Dès qu’un étranger s’approche de son ermitage, il le chasse à coup de pierre. Il ne se lave jamais et vit de rien. Un jour, un chien aussi seul que lui s’invite dans son quotidien, finit par s’y imposer et devenir son compagnon. C’est un chien qui parle comme parlent aussi les rochers, les avalanches. N’est-ce pas plutôt la dissonance des voix du long monologue intérieur d’Adelmo l’ermite qui se fait entendre ? Et quand l’hiver s’installe vraiment et que la neige les condamne à une sorte d’enfermement, ils forment l’un et l’autre un bien étrange attelage. Un matin à la fonte des neiges, ils découvrent un bras émergeant de la neige…


On ne sait guère où classer ce bien curieux livre qui lorgne du côté de la farce, du roman de montagne ? Un peu de Beckett pour l’absurde et l’humour, un peu de Ramuz pour le mystère de la montagne, un peu de Chessex cet autre grand helvète pour les personnages troublants. C’est un livre du renoncement et de la solitude. Pas de psychologie, pas d’explication sauf dans le chapitre ultime dont on ne sait que faire finalement. Chapitre qui ne nous dit pas qui a rêvé ce livre ? Le personnage, l’auteur ou le lecteur qui aurait cousu des pièces au trou du récit…

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A coup de pelle

Cynan JONES

traduit de l'anglais (Pays de Galles) par Mona de Pracontal

Joëlle Losfeld

16,50 euros

On dit du blaireau qu’il est un solitaire qui vit en groupe. De blaireau il sera beaucoup question dans cet étonnant roman. Comme de vison, de furet, de brebis, d’agneau, de cheval, de chien, de chat, de faisan et de rat, tout un bestiaire sauvage et domestique. Daniel est un fermier endeuillé par la récente mort de sa femme jeune comme lui. Il vit seul depuis, harassé par le travail et l’élevage de ses brebis. Il va devoir faire face à un étonnant trafic à proximité de sa ferme, celui de blaireaux chassés, déterrés de leurs terriers et vendus à prix d’or à des organisateurs de combats clandestins. Daniel, que rien ne semble pouvoir guérir du chagrin fait partie de ces êtres qui semblent frustres mais dont les battements de cœur sont « intimes et délicieux ». Face à lui, la sauvagerie des hommes fait des ravages et paraît bien plus brutale que celle des bêtes sauvages. On entre dans ce livre comme dans un terrier, en forçant un peu son chemin, en creusant parfois à coup de pelle, mais étrangement on s’y sent bien et on découvre alors d’étranges sensations et sentiments. Le pays de Galles au petit matin, la brume de mer qui monte, les feux de bois humides, la nuit qui ondule et Daniel taiseux qui à l’image de cette étrange forme métallique excavée du sol, a déterré son chagrin et n’en sait que faire. Magnifique ! 

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Rendez-vous à Positano

Goliarda SAPIENZA

traduit de l'italien par Nathalie Castagné

Le Tripode

19 euros

Le Tripode publie titre après titre les œuvres complètes de Goliarda Sapienza.
Après l'Art de la joie, ce récit est un bouleversant rendez-vous d'une sensibilité et d'une sensualité inouïes.

L'auteure, de passage au Sud de Naples pour son travail, narre son amitié passionnée avec Erica, une "princesse" entraperçue parmi les ruelles de Positano, puis rencontrée, apprivoisée et aimée.
Des bougainvilliers éclatants aux pieds nus sur les marches humides des escaliers du village : on désire connaître nous aussi, les plaisirs de la côte amalfitaine, ramer vers des criques quasi-désertes...
Elles sauront tout l'une de l'autre. L'âme de Positano, qui agit sur ses habitants comme sur ses visiteurs, sublime leur relation.

Lumineux et tragique !

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Le blues de la La Harpie

Joe MENO

traduit de l'américain par Morgane Saysana

Agullo fiction

21.50 euros

La Harpie est une petite ville du Midwest où l'on "trouve même des belles de nuit". Luce Lemay y revient trois ans après y avoir commis l'irréparable lors d'un braquage ; il renverse un landau avec sa voiture et tue le bébé.Il y retrouve aussi Junior Been un ami ex-taulard colosse au très grand coeur avec lequel il va former un duo tendre et touchant. La petite ville est un repaire de red-necks et de paumés d'où émerge la belle Charlène dont Luce va s'éprendre. De la station service Gas N Go où ils travaillent , à la pension de famille minable où ils vivent en passant par le restaurant Starlight dinner sur le bord de la route, les lieux ressemblent à ceux d'un western, les gestes sont les mêmes, les codes en moins. Il n'existe aucune différence entre un saint et un pêcheur, tout "provenait du sang douceâtre qui coule dans les veines et de tendre vérité tapie au fond des êtres". Livre de la fureur parfois mais aussi de la déploration, sous la protection d'une vierge qui n'est qu'en plastique, ce Blues de La Harpie est écrit comme tous les blues avec les mots de la tendresse et ceux des coeurs perdus. On ne sait guère si l'on aime plus le chant fêlé de Luce, la voix rauque de Junior ou celle un peu lascive de Charlene où le choeur des belles de nuit qui s'offrent autour des gares. Hubert Selby en a dit du bien, de ce blues, croyez bien qu'on n'en dira surtout pas du mal et voir beaucoup de bien.

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Dans la forêt

Jean HEGLAND

traduit de l'anglais (États-Unis) par Josette Chicheportiche

Gallmeister

23,50 euros

Les éditions GALLMEISTER nous régalent de nouveau en proposant la traduction de ce roman paru il y a plus de 20 ans aux Etats-Unis. Dans la forêt résonne étrangement en nous. En Caroline du Nord, deux jeunes filles, deux sœurs se retrouvent isolées dans la maison familiale située en pleine forêt à une cinquantaine de kilomètres de la ville. Une ambiance ​ pré-apocalypse s​'installe​ dans des circonstances inexpliquées des coupures d'électricité se font de plus en plus fréquentes, les communications sont rompues, combien de temps cette situatuon va t-elle durer ?

Les deux SOEURS vont dans un premier temps organiser leur survie, aller à​ la recherche de nourriture, de bois de chauffage. Passionnée de danse pour l'une, férue de lectures pour l'autre le temps s'écoule pour elles lentement​ au rythme de la nature, omniprésente. L'amour familial rend l​es conditions de cette​ cohabitation ​supportables​ mais chacune ​ dans cette réclusion fait l'expérience de la solitude, ​mais celle aussi ​du partage et de​ l'espoir... On ​sort bouleversé, troublé de cette histoire, ​qui nous renvoie à la ​fragilité de notre mode de vie, à ​la dépendance ​ inutile​ au monde qui nous entoure... ​
Fervents lecteurs du livre "L​e mur invisible" de Marlen HAUSHOFER ​ que nous défendons ici depuis si longtemps "Dans la forêt" est pour vous.

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