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Ordesa

Manuel VILAS
Traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon
Editions du Sous-sol
23 euros

 

« Même les catégories sociales les plus défavorisées de l’Histoire réclament un destin légendaire, des mots agréables, un peu de poésie ». Derrière cette phrase, plus qu’une maxime, se cache le beau mystère de ce livre. Ordesa est le mausolée que Manuel Vilas érige à ses parents défunts mais c’est aussi une peinture inédite de l’Espagne de la seconde partie du 20ème siècle, peinture faite d’amour et de haine, de compassion et de gêne. S’y mêlent archives, souvenirs, photographies, poèmes pour dire « le néant historique et solennel » qu’une famille de la classe moyenne a pu vivre. On sort du livre étrangement bercé et heurté dans un paradoxe qui fait sa force. Hébété et rasséréné aussi alors que Manuel Vilas ne nous épargne rien de ses états d’âme, il n’est même question que de cela. Ordesa est un lieu, comme le lieu rêvé de l’enfance, du souvenir et du père mais cela pourrait être aussi une odeur ou une couleur, celle du livre : le jaune. Comme on ne sait rien de Manuel Vilas ; qu’on est rien allé chercher à son sujet, on se dit aussi que l’on a rêvé le livre, qu’Ordesa et l’Espagne rêvent en nous et que peut-être on ne lisait pas Ordesa. Sublime !

 

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Un autre monde

Alfons CERVERA I GONZALEZ
Traduit de l'espagnol par Georges Tyras
La Contre-allée
20 euros

Une adresse au père, un chant d’amour, de silence, un livre des questions restées sans réponse, Otro mundo est tout à la fois. Alfons Cervera rassemble ses souvenirs lacunaires et trompeurs. Comme les mains du père boulanger pétrissant au petit matin la pâte à cuire, il pétrit cette mémoire enfouie. Un père taiseux doué pour le théâtre - qui oublia pourtant qu’il l’était - son rôle pendant la guerre d’Espagne et un fils devenu écrivain s’excusant presque de l’être.

Convoquant les écrivains de son cœur, Kafka, Onetti, Ledesma, voulant comprendre les raisons du silence, il part à la recherche d’une maison, d’un sentier, d’un cinéma. Et c’est par enchantement qu’il donne un livre déchirant et apaisé en même temps, porté par une langue superbement rendue par la traduction de Georges Tyras, incantatoire, lyrique dans laquelle revient comme un refrain la voix de rhapsode grave et profonde du père.

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L'Aviateur

Evgueni VODOLAZKINE
Traduit du russe par Joëlle Dublanchet
Editions des Syrtes
22 euros

On sait l’intérêt que portait Staline à la cryogénisation, sans doute le propre des dictateurs, ce besoin narcissique de survivre à soi-même. Le narrateur de L'Aviateur « refroidi » en 1932, alors qu’on mène au goulag où il se trouve des expériences de cryogénisation, se réveille dans la Russie post-soviétique. C’est le seul emprunt à la science-fiction de ce très beau roman. De la Russie post-communiste on sait beaucoup et on peut observer que, de l’enfer du goulag on ne saura jamais assez. La révolution russe est comme un trou béant dans le livre, comme un grand froid posé sur la Russie. Ce trou béant des souvenirs qui s’ouvre devant le narrateur et le lecteur qui le suit pas à pas. De fait, Platonov (référence explicite à Tchekhov auquel le médecin ressemble, n’en est-il pas le fantôme) a en lui quasi les souvenirs d’un siècle alors qu’il dormait, il les égrène peu à peu, on s’émeut avec lui de ce passé qui ne reviendra pas. Et on pose à travers lui un regard candide sur notre monde, qu’il découvre avec juste un soupçon d’étonnement. Ne dormait-il que d’un œil ?

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Vivre ma vie : une anarchiste au temps des révolutions

Emma GOLDMAN
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laure Batier et Jacqueline Reuss
L’Échappée
29,90 euros

« Jusqu’à la fin de mes jours je serai tiraillée entre l’aspiration à une vie privée et le besoin de tout consacrer à mon idéal. » C’est dit. Pour Emma la rouge, militer pour la révolution était inséparable de son amour pour la vie. Au soir de sa vie en 1928, elle n’a que 60 ans pourtant, dans sa retraite de Saint-Tropez, elle se penche sur son passé et sur une vie comme nulle autre. Figure marquante de l’anarchisme début de siècle aux États-Unis, russe d’origine, elle croisa tous ceux qui s’illustrèrent dans cette période troublée : quelques belles rencontres dans le livre avec Louise Michel, Léon Trotsky, Jack London et John Reed… Saluons les excellentes éditions de L’Échappée qui portent avec obstination un soin artisanal à façonner de beaux livres abordables, de faire revivre près de 90 ans après ce livre incandescent, d’un rouge vif qui ne l’est pas moins, les Mémoires incroyables d’Emma Goldman.

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La femme et les champignons

LONG Litt Woon
Traduit du norvégien par Alex Fouillet
Gaïa
22 euros

Il y a des livres qui ne sont pas des feel-good books et qui pourtant font du bien. Le plus grand bien. La femme et les champignons de Long Litt Woon, est de ceux-là. Cette initiation à la mycologie, magnifiquement traduite du norvégien par Alex Fouillet et publiée par Gaïa, est aussi une histoire de deuil et de retour à la vie.
« Il m'a fallu du recul, écrit l'auteur au début de ce livre, pour m'apercevoir que les champignons avaient été mon salut dans la détresse, et pour comprendre la façon dont des sujets en apparence déconnectés, comme la mycologie et le deuil, sont liés. Voilà de quoi parle ce livre. »

Quand de son mari il ne restait plus que la douleur de l'avoir perdu, les champignons sont venus à elles et c'est un miracle dont ils sont coutumiers. Et dont ils ont le secret. Ils surgissent quand on s'y attend le moins, dans les lieux les plus improbables, ils nous déroutent et nous remettent sur le chemin. Pas le droit chemin, ils ne le connaissent pas plus que nous, mais celui qui mène à ce que nous appellerons faute de mieux le bonheur.
C'est ce que Long Litt Woon découvre dans ce livre, et que le lecteur découvre avec elle. Le bonheur, et sans sérotonine ! Une sensation de « fusion », pour parler comme les sportifs. L' « instant zen » des moines : « Quand je trouve des champignons, il m'arrive d'avoir l'impression que le monde s'arrête. Je connais la fusion et le zen en même temps. Le bien-être et la certitude de ne faire qu'un avec l'univers entier me procurent à la fois satisfaction intérieure et bonheur. Il n'y a alors plus qu'une chose qui compte: être là où je suis, pour faire ce que je fais. »


Ainsi l'anthropologue devient-elle « experte certifiée en mycologie ». Et le lecteur un peu plus savant, grâce à ce livre qui réconcilie merveilleusement savoir et saveur, profondeur et légèreté, et qui redonnera, même à ceux que l'espoir effraie, le goût de vivre.

 

Denis Montebello (Fidèle lecteur de la librairie et fin connaisseur de champignons)

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Au fond de la poche droite

Yannis MAKRIDAKIS
Traduit du grec par Monique Lyrhans
Cambourakis
16 euros

Au fond de la poche droite de la soutane du jeune moine Vikentios, seul au monde dans son petit monastère de l’île de Chios depuis la mort de tous ses occupants, soixante noisettes mangées une à une chaque jour pour égrener le temps de la grossesse de sa petite chienne Sissi, puis deux chiots qu’il y réchauffe comme une mère kangourou… Cette poche, c’est aussi celle de la vie, des émotions qu’il a longtemps contenues dans sa tristesse et sa solitude, et qui va s’ouvrir au monde comme son coeur, dans une longue rêverie monologuée. Dès le début, un parallèle s’établit entre la voix du journaliste diffusant à la radio pendant trois jours, le deuil national en grande pompe, et les funérailles de l’Archevêque d’Athènes, et ce qui devient un événement pour lui, dans l’austère simplicité du monastère dont il est le seul gardien, la mort de sa petite chienne et sa « résurrection » à lui dans sa volonté de sauver un des trois chiots qu’elle lui a laissés.

Ce texte écrit par l’auteur de La Chute de Constantia, est poignant, triste et doux à la fois, et la portée de cette méditation sur le temps, la mort, la vie, la solitude, le renoncement, est universelle.

Geneviève Moreau-Bucherie (Fidèle lectrice de la librairie et spécialiste de la littérature grecque)

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La papeterie Tsubaki

OGAWA Ito
Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako
Philippe Picquier
20 euros

Bienvenue à Kamakura, une petite ville de 170000 habitants (!) située au sud de Tokyo. Ici vit Hatoko, descendante d'une lignée de papetiers-écrivains publics. A la suite de l'Aînée, qui lui a tout appris ou presque, elle a repris la papeterie Tsubaki et exerce son métier avec sérieux et application. Au fil des saisons, on suit le rythme de la jeune femme dont la vie semble entièrement dédiée à la papeterie. Au service des mots, missives, papiers et encres forment son quotidien. Elle rencontre des clients plus atypiques les uns que les autres et écrire pour eux est à chaque fois un nouveau défi. L'écriture de lettres, une activité a priori tombée en désuétude, est ici élévée au rang d'art et se révèle l'unique issue de situations complexes.

L'auteure du Restaurant de l'amour retrouvé nous ravit encore une fois : plats, rituels, fleurs et cérémonies jalonnent poétiquement la vie d'Hatoko. L'accompagner nous donne de l'oxygène et nous aide à appréhender avec une certaine philosophie ce qui nous entoure.

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Le monarque des ombres

Javier CERCAS
Traduit de l'espagnol par Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon
Actes Sud
22,50 euros

"L'histoire est écrite par les vainqueurs, le peuple tisse les légendes. Les littérateurs affabulent. Seule la mort est indéniable". Le héros du livre de Cercas est un fantôme, c'est son grand-oncle, Manuel Mena, jeune phalangiste mort du mauvais côté (franquiste) en 1938 près de Teruel, dans ce qui a été sans doute la plus grande bataille de la guerre d'Espagne. Comme toujours chez le grand écrivain qu'est Cercas, la question de la vérité est capitale, voire obsédante.

Pour soulager cette obsession, il part en quête de cette vérité inatteignable ou refoulée (le livre le dira). Qui était Manuel Mena ? Il rencontre quelques ultimes rescapés ou détenteurs de souvenirs, fantômes eux-mêmes d'un passé qui ne passe toujours pas. Retourne sur les lieux de la bataille, dans le village où Manuel Mena vivait, relit l'Odyssée d'Homère, se souvient  du Désert des Tartares de Buzzati.

Il échafaude un mausolée fragile à ce grand-oncle encombrant et une oeuvre désormais impressionnante.

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La fille qui brûle

Claire MESSUD
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par France Camus-Pichon
Gallimard
20 euros

 

Julia et Cassie sont amies depuis toujours, elles découvrent, imaginent, bravent l'interdit en binôme pendant les vacances estivales. La rentrée en cinquième les séparent, elles se font de nouveaux amis et s'éloignent peu à peu. Julia excelle dans l'apprentissage scolaire, jouit d'une famille disponible et attentive alors que Cassie se perd dans des fréquentations douteuses et souffre d'une ambiance familiale déstabilisante. Julia ne comprend plus son amie, son comportement, la jalouse et la déteste en même temps, elle l'observe, la guette mais son orgueil l'empêche de crever l'abcès et de s'en rapprocher. Cassie vagabonde, erre et finit par fuguer ne trouvant plus sa place nulle part.

Ce roman nous permet de replonger dans notre passé, cette période importante qui précède l'adolescence, l'amitié quasi passionnelle que l'on peut vivre pleinement, absolument et qui s'accompagne de tant de découvertes, d'expériences. Nos vies sont fondées par ces moments forts en imagination et sont empreintes des désillusions parfois féroces que la jeunesse impose.

Claire Messud livre un roman sensible sur l'adolescence à l'ère des réseaux sociaux.

 

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My absolute darling

Gabriel TALLENT
Traduit de l'américain par Laura Derajinski
Gallmeister
24,40 euros

 

Nous nous souvenons encore du choc ressenti en découvrant, en janvier 2017, Dans la Forêt de Jean Hegland que Gallmeister venait de publier en le dénichant aux Etats-Unis vingt ans après sa publication. Cet éditeur récidive en nous proposant de nouveau un grand livre, fort et déstabilisant.

 

Une adolescente de 14 ans vit seule avec un père autoritaire et abusif dans une masure isolée, austère, ayant pour seule décoration des panoplies de couteaux et de fusils. Elle arpente les forêts et la côte nord de la Californie, fusil en bandoulière et pistolet au poing. Ce père, charismatique à bien des égards, érudit et écolo, ne supporte pas de voir cette absolute darling, lui échapper et devenir une femme car tel est son désir. N'y renonçant pour rien, Turtle mettra tout en oeuvre pour s'affranchir de cet amour ravageur. Voici sur quel fil tendu et ténu va se tisser cette formidable intrigue. Comme dans le grand roman de Jean Hegland, les mères sont absentes, la nature s'y substitue souveraine, salvatrice. Mais envahissante, inquiétante parfois. De page en page, progressivement une grande tension s'installe et vous happe littéralement. Si le livre nous laisse comme abasourdi, c'est parce que s'y mêlent des sentiments ambigus, contradictoires et d'une grande subtilité psychologique. Et on est stupéfait par tant de maîtrise romanesque, l'auteur n'a en effet pas trente ans.

 

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