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couverture du livre

Au fond de la poche droite

Yannis MAKRIDAKIS
Traduit du grec par Monique Lyrhans
Cambourakis
16 euros

Au fond de la poche droite de la soutane du jeune moine Vikentios, seul au monde dans son petit monastère de l’île de Chios depuis la mort de tous ses occupants, soixante noisettes mangées une à une chaque jour pour égrener le temps de la grossesse de sa petite chienne Sissi, puis deux chiots qu’il y réchauffe comme une mère kangourou… Cette poche, c’est aussi celle de la vie, des émotions qu’il a longtemps contenues dans sa tristesse et sa solitude, et qui va s’ouvrir au monde comme son coeur, dans une longue rêverie monologuée. Dès le début, un parallèle s’établit entre la voix du journaliste diffusant à la radio pendant trois jours, le deuil national en grande pompe, et les funérailles de l’Archevêque d’Athènes, et ce qui devient un événement pour lui, dans l’austère simplicité du monastère dont il est le seul gardien, la mort de sa petite chienne et sa « résurrection » à lui dans sa volonté de sauver un des trois chiots qu’elle lui a laissés.

Ce texte écrit par l’auteur de La Chute de Constantia, est poignant, triste et doux à la fois, et la portée de cette méditation sur le temps, la mort, la vie, la solitude, le renoncement, est universelle.

Geneviève Moreau-Bucherie (Fidèle lectrice de la librairie et spécialiste de la littérature grecque)

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La papeterie Tsubaki

OGAWA Ito
Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako
Philippe Picquier
20 euros

Bienvenue à Kamakura, une petite ville de 170000 habitants (!) située au sud de Tokyo. Ici vit Hatoko, descendante d'une lignée de papetiers-écrivains publics. A la suite de l'Aînée, qui lui a tout appris ou presque, elle a repris la papeterie Tsubaki et exerce son métier avec sérieux et application. Au fil des saisons, on suit le rythme de la jeune femme dont la vie semble entièrement dédiée à la papeterie. Au service des mots, missives, papiers et encres forment son quotidien. Elle rencontre des clients plus atypiques les uns que les autres et écrire pour eux est à chaque fois un nouveau défi. L'écriture de lettres, une activité a priori tombée en désuétude, est ici élévée au rang d'art et se révèle l'unique issue de situations complexes.

L'auteure du Restaurant de l'amour retrouvé nous ravit encore une fois : plats, rituels, fleurs et cérémonies jalonnent poétiquement la vie d'Hatoko. L'accompagner nous donne de l'oxygène et nous aide à appréhender avec une certaine philosophie ce qui nous entoure.

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Le monarque des ombres

Javier CERCAS
Traduit de l'espagnol par Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon
Actes Sud
22,50 euros

"L'histoire est écrite par les vainqueurs, le peuple tisse les légendes. Les littérateurs affabulent. Seule la mort est indéniable". Le héros du livre de Cercas est un fantôme, c'est son grand-oncle, Manuel Mena, jeune phalangiste mort du mauvais côté (franquiste) en 1938 près de Teruel, dans ce qui a été sans doute la plus grande bataille de la guerre d'Espagne. Comme toujours chez le grand écrivain qu'est Cercas, la question de la vérité est capitale, voire obsédante.

Pour soulager cette obsession, il part en quête de cette vérité inatteignable ou refoulée (le livre le dira). Qui était Manuel Mena ? Il rencontre quelques ultimes rescapés ou détenteurs de souvenirs, fantômes eux-mêmes d'un passé qui ne passe toujours pas. Retourne sur les lieux de la bataille, dans le village où Manuel Mena vivait, relit l'Odyssée d'Homère, se souvient  du Désert des Tartares de Buzzati.

Il échafaude un mausolée fragile à ce grand-oncle encombrant et une oeuvre désormais impressionnante.

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La fille qui brûle

Claire MESSUD
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par France Camus-Pichon
Gallimard
20 euros

 

Julia et Cassie sont amies depuis toujours, elles découvrent, imaginent, bravent l'interdit en binôme pendant les vacances estivales. La rentrée en cinquième les séparent, elles se font de nouveaux amis et s'éloignent peu à peu. Julia excelle dans l'apprentissage scolaire, jouit d'une famille disponible et attentive alors que Cassie se perd dans des fréquentations douteuses et souffre d'une ambiance familiale déstabilisante. Julia ne comprend plus son amie, son comportement, la jalouse et la déteste en même temps, elle l'observe, la guette mais son orgueil l'empêche de crever l'abcès et de s'en rapprocher. Cassie vagabonde, erre et finit par fuguer ne trouvant plus sa place nulle part.

Ce roman nous permet de replonger dans notre passé, cette période importante qui précède l'adolescence, l'amitié quasi passionnelle que l'on peut vivre pleinement, absolument et qui s'accompagne de tant de découvertes, d'expériences. Nos vies sont fondées par ces moments forts en imagination et sont empreintes des désillusions parfois féroces que la jeunesse impose.

Claire Messud livre un roman sensible sur l'adolescence à l'ère des réseaux sociaux.

 

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My absolute darling

Gabriel TALLENT
Traduit de l'américain par Laura Derajinski
Gallmeister
24,40 euros

 

Nous nous souvenons encore du choc ressenti en découvrant, en janvier 2017, Dans la Forêt de Jean Hegland que Gallmeister venait de publier en le dénichant aux Etats-Unis vingt ans après sa publication. Cet éditeur récidive en nous proposant de nouveau un grand livre, fort et déstabilisant.

 

Une adolescente de 14 ans vit seule avec un père autoritaire et abusif dans une masure isolée, austère, ayant pour seule décoration des panoplies de couteaux et de fusils. Elle arpente les forêts et la côte nord de la Californie, fusil en bandoulière et pistolet au poing. Ce père, charismatique à bien des égards, érudit et écolo, ne supporte pas de voir cette absolute darling, lui échapper et devenir une femme car tel est son désir. N'y renonçant pour rien, Turtle mettra tout en oeuvre pour s'affranchir de cet amour ravageur. Voici sur quel fil tendu et ténu va se tisser cette formidable intrigue. Comme dans le grand roman de Jean Hegland, les mères sont absentes, la nature s'y substitue souveraine, salvatrice. Mais envahissante, inquiétante parfois. De page en page, progressivement une grande tension s'installe et vous happe littéralement. Si le livre nous laisse comme abasourdi, c'est parce que s'y mêlent des sentiments ambigus, contradictoires et d'une grande subtilité psychologique. Et on est stupéfait par tant de maîtrise romanesque, l'auteur n'a en effet pas trente ans.

 

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Face au vent

Jim LYNCH
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Esch
Gallmeister
23,20 euros

Encore une belle découverte iodée d'Oliver Gallmeister, embarquez avec cette famille un peu loufoque, passionnée de voiliers. Il y a le grand-père architecte naval, le père charpentier de marine, la mère scientifique obstinée qui ne cesse d' observer les fluides et les courants, amoureuse d' Einstein et les trois enfants au caractère bien trempé.
Le modèle familial est quelque peu dysfonctionnel, les enfants naviguent quelque soit la météo et participent aux régates sous l'œil du paternel intransigeant.
Ruby, la benjamine, a un talent inouï de régatière mais un désir de liberté plus fort que la tempête et n'en fera qu'à sa tête. L' harmonie familiale s'en trouve déstabilisée, l' aîné vivra sa vie de révolutionnaire et Josh, notre narrateur réparateur de voiliers , le seul resté au chantier naval, tentera de réparer également les malentendus et dissensions entre tous ces protagonistes originaux.
Une ultime régate réunira tous les membres de la famille pour le meilleur et pour le pire !

Un bel appel du large, à la navigation, une ode à la liberté et à assouvir ses désirs… Certains se reconnaîtront peut être...

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La route de campagne

Regina ULLMANN
Traduit de l'allemand et postfacé par Sibylle Muller
Circé
18 euros

"Elle aussi vivait sa vie sans le savoir". Cette phrase est extraite de la nouvelle Une vieille enseigne d'auberge que Rilke admirait au plus au point. Les excellentes éditions Circé, sises à Belval, dans les Vosges lorraines, ont l'heureuse idée - il aura fallu attendre 96 ans - de traduire enfin cet auteure que Musil, Hesse autant que Rilke vénérait. L'exercice est périlleux car, on le sent bien dans la traduction parfaite de Sybille Muller, il fallait non seulement rendre compte d'un univers, celui des humbles, vagabonds, gens de cirque, forains, immergés dans une nature tout à tour menaçante et protectrice mais aussi d'une langue et d'une syntaxe comme issue d'une langue étrangère à elle-même.

Regina Ullmann dit le monde dans un étrange babil parfois heurté, parfois tendre, jamais banal. Le monde entier y «est peint comme sur de la porcelaine» lui qui fait «tenir l'édifice comme un mortier». Ce monde est très peuplé, de berger, de bouvreuil, de violon, de montgolfière, d'enfant et d'horloge que Regina Ullmann se plaît à faire exister quasiment sous le même mode. On rapprochera l'auteure des grands helvètes, Robert Walser, Charles-Ferdinand Ramuz, chez qui la grâce et l'amour ne vont pas sans la solitude et le désir de communauté. Une solitude habitée où la nature et le monde tiennent plus que leur place afin que bossu, vagabond et simple d'esprit s'en nourrissent éperdument.

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Une histoire des loups

Emily FRIDLUND
Traduit de l'américain par Juliane Nivelt
Gallmeister
23,40 euros

Dans une région éloignée de tout ou presque, Madeline, une adolescente sauvageonne, fait la connaissance d'une famille nouvellement installée en face de chez elle, de l'autre côté du lac. Elle est l'enfant unique d'un couple démissionnaire à la vie rude.
Très vite, elle va être fascinée par cette famille à l'apparente vie aisée et paisible.
Accueillie chaleureusement dans cette famille de substitution, elle va devenir la baby-sitter du petit garçon. Mais imperceptiblement, des ombres apparaissent au tableau idyllique de la jolie maisonnée au bord du lac. L'atmosphère devient assez rapidement étrange, voire menaçante dans une nature omniprésente, étouffante mais salvatrice. Les relations au sein de cette famille d’accueil deviennent peu à peu équivoques, confuses…


Un premier roman troublant doublé d’un thriller psychologique et poétique qui bouscule les codes du genre par une jeune romancière américaine, au talent prometteur.

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La légende des montagnes qui naviguent : récit

Paolo RUMIZ
traduit de l'italien par Béatrice Vierne
Arthaud
22,50 euros

Où commencent les Alpes, où finissent-elles ? C’est cette mythique épine dorsale que Paolo Rumiz - peut-être le dernier grand écrivain voyageur - nous invite à visiter à l’occasion de cette traversée plus que chevauchée de huit mille kilomètres. Un voyage à travers six nations et autant de langues. Parti de la mer, il accoste à la mer et navigue sur les cimes et les flancs, les vallées et les pics, capitaine d’une sorte de navire des montagnes.

Publié en Italie en 2007, donc écrit au mitan des années 2000, ce récit n’a pas besoin de l’actualité pour coller à son temps, son propos est plutôt de dire que, comme l’histoire, la géographie en dépit de la permanence géologique, est faite aussi et surtout par les hommes. Convoquant peut être le plus grand des écrivains voyageurs, Patrick Leigh Fermor, c’est un chant du coq et non du cygne qu’il fait entendre, chant qui dans cette magnifique image se propagerait de cime en cime et de coq en coq des Alpes dinariques, aux Alpes orientales, du Péloponnèse à la Sicile. C’est aussi une certaine idée de l’Europe, si tant est qu’elle existe encore ou déjà, que Rumiz raconte. En bon journaliste, il déploie ce qu’il faut de sa grande érudition, mais pas trop, sa prose est vivante et laisse une grande place à chacun de voyager à sa guise, de dialoguer avec la carte des pays et dessiner ainsi les contours d’une carte du tendre alpine.

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Jérusalem

Alan MOORE
traduit de l'anglais par Claro
Inculte
28,90 euros

Qu'écrire, que dire au sujet de ce livre ? Qu'il est une expérience de lecture comme il fut pour son auteur une expérience d'écriture. Dix années à faire remonter et décanter les souvenirs d'une ville, de sa forme et faire d'elle le centre du monde, comme Dali l'a fait pour Perpignan, Joyce pour Dublin. Northampton, au nord de Londres, ville ouvrière des Midlands, a vu naître en 1953 puis grandir Alan Moore, l'auteur de Jérusalem dans le quartier des Boroughs où se déroule l'histoire, où se déploie cet immense leporello d'histoires, tant ce livre en raconte, en superpose, en agrège, en rêve, comme si la ville elle-même rêvait. Elle est d'ailleurs construite comme un inconscient qui se dévoilerait peu à peu à mesure de la lecture. Perec avait dans les années 70 écrit une tentative d'épuisement d'un lieu à partir du Café de la Mairie, place Saint Sulpice, à Paris. Moore épuise Northampton et fait rendre l'âme à la narration, à l'autofiction, à l'exofiction et à la fiction tout court.

Jérusalem c'est le Club des cinq d'Enid Blyton sous amphétamine, mais surtout La Recherche du temps perdu de Proust dans un temps qui serait pris de convulsion. Bref, c'est tout sauf un magasin bio. Nous, libraires, aurons bien du mal à le classer et d'ailleurs dans quel rayon ? S'il en existait un, dans celui des gros livres mais précisons que les 1626 pages se lisent en 60 heures à peine, c'est un peu plus que n'importe quelle série sur Netflix, plus simplement nous le rangerons à la lettre M comme Moore, Monstre, Monument, Magnifique, Magique, Mystique... Jérusalem Northampton demeurera, grâce à l'auteur, comme une sorte de Jérusalem céleste donc une ville littérale construite de rues et de murs mais aussi comme l' aboutissement de l'Histoire, de toutes les histoires qui convergent vers elle et dont Alan Moore est le bien étrange démiurge.

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